jeudi 17 février 2011

Un archet sur mes veines


Ce texte date de quelques semaines ; il fut finalisé en décembre 2010 ; c'est donc le premier que j'écris depuis deux ou trois ans au moins.
J'avais dans un coin de ma caboche et de mon bureau, une succession de mots lourds, que je me proposais de faire rimer un de ces jours. Des "citadelle" et des "sortilège" dont je me disais qu'ils seraient de bons passeports. Et puis d'un coup d'un seul, une sorte de révélation. J'avais écrit pour faire rigoler autour de moi en juin 2005 ou 2006, un sonnet bête et prétentieux, mais qui avait commen
cé sur l'idée de violoncelle et d'archet. Pourquoi ne pas rassembler ces bribes pour aboutir à quelque chose de mieux fini ?
En vérité la rédaction fut laborieuse. Je pense que j'ai péché par ambition : je voulais quelque chose avec des tas de sens cachés et finalement je pense que j'ai commis quelque chose de carrément ésotérique. En fait, je pense que le thème était déjà épuisé. D'ailleurs, on retrouve ici des références déjà existantes dans les textes précédents : ventre, hanche etc... Et puis, mon "alors que sous mes doigts les cordes musicales / soient tes hanches creuisées au souffle de tes râles" avaient déjà tout dit dans le texte d'avant...
Bref, une sorte de resucée pas très digeste... Il existe une variante de ce texte : j'avais rajouté deux vers à la fin pour passer de 4 à 6 vers. Le dernier quatrain devenait ainsi deux tercets, et l'ensemble se transformait en sonnet. Artifice un peu maladroit, mais les deux vers en question m'étaient flatteurs : "Dans ce lit défendu où j'ai toujours dit vous / Nous étions clandestins que le "tu" désavoue".
J'aimais cette idée de vouvoiement qui demeure malgré le tutoiement des coprs. La rime en "ou" aussi, j'aimais bien ! Sheller s'en sert très bien dans des miroirs dans la boue et je trouvais que cela donnait au texte une douceur et une mollesse ("smooth !") très palpable. L'idée de l'amour clandestin aussi, me plaisait bien : un cliché, mais qui en vaut un autre. L'idée qu'une femme pouvait rester "vous" malgré tout, marque de respect mais aussi de distance, comme une sorte de personnage détaché de la scène, comme une inconnue qui passe en fait. Plus cliché que ça, tu meurs ! Je ne sauve pas grand chose de ce texte, sinon l'excitation de la création.



Pour le second, c'est un peu mieux.
J'ai donné dans la rime unique, comme cela m'avait réussi dans "la Mante".Mais je ne suis pas certain d'avoir atteint le sommet de naguère. Pour, rimer en "ule" je reconnais que c'est tellement osé que c'est presque... ridicule !Cette fois, c'est un vrai sonnet : 4+4+3+3.Je l'ai construit sur une double dynamique : la rime unique en "ule" et l'alternance de "pour" et de "contre". Confirmation de ce qui s'est révélé dans "Violoncelle" : quand c'est trop ambitieux, ça ne marche pas vraiment. Obsédante, une image me revenait pendant toute la rédaction du texte : la Maja desnuda de Goya. Et même pour être précis, juste le haut du corps, la tête les épaules et les mains sous la nuque.
Je ne sauve qu'un vers : "contre un peu d'évidence entre nos particules". Le reste, ma foi, me paraît bien poussif.
Mais enfin, "la bascule" aura eu un mérite inattendu : celui de m'inciter à aller voir comment j'écrivais avant ! C'est à dire avant de donner dans le compliqué. Eh bien, je fus heureusement surpris ! J'avais dans mes compositions adolescentes en vers moches une spontanéité bien supérieur, et qui donnait des phrase moins élaborées mais bien plus souples, bien mieux construites. Et puis, surtout, j'étais moins monomaniaque : là, franchement, c'est le quatrième sur le même thème... Je voudrais aussi passer à un autre type de construction, laissant moins de place aux adjectifs, et plus aux conjonctions, sinon aux conjonctures !
Quelque chose aussi de moins contemplatif, de plus narratif, de moins lourdement suggestif aussi.

samedi 9 octobre 2010

Les sens ordinaires

Bon, ben, ça se tire les amis ! Sans aller jusqu'à considérer qu'on approche les fonds de tiroirs, je dois admettre que j'en suis à valoriser le second choix. Et puis, après tout, relisant avant de le mettre ici cette "ivresse des sens" je réalise qu'il a quelques qualités ; même si je ne pense pas que c'est le genre de textes dont je me prévaudrais partout, s'il advenait qu'on me demande d'en assumer le paternité, je ne renierais pas cet enfant.
Si mes souvenirs sont exacts (et en général, ils sont excellents !) j'ai écrit "l'ivresse des sens" un matin dans le bar trop grand et trop propre en face de la fac. J'y tenais une sorte de quartier général et généralement solitaire. Bah ! Je travaillais comme veilleur de nuit à l'époque et je m'autorisais donc à sécher à peu près tous les cours. Une clope, un café, un bloc pour écrire, et j'étais parfaitement à l'aise.
Dans ce texte, je voulais bien entendu faire un parallèle entre deux impressions qui m'ont toujours paru très proches : le curieux sentiment coupable qui nous étreint après un plaisir plus ou moins mérité, plus ou moins usurpé que ce soit en l'occurrence après le sexe ou après la cuite. Il y a à mon sens une sorte d'analogie que les virginaux sexuels ou alcooliques ne peuvent pas connaître. Ces deux populations étant évidemment assez peu nombreuses, je résolus de m'adresser à tous les autres, c'est à dire l'immense majorité de mes contemporains qui ont au moins une fois dans leur vie eu une expérience sexuelle et pris une cuite (il n'est pas tout à fait nécessaire que ces deux événements aient été concomitants pour rendre valable la démonstration...)
Il faut dire que le contexte, comme chaque fois, avait eu un impact majeur : je venais de voir tard sur Arte un docu plutôt bien fait qui pointait les analogies entre la femme dans sa dimension sexuée et maternelle, et la guerre faite par les hommes (mâles) ; un truc assez troublant : la première bombe atomique s'appelait "little boy" et Paul Tibbet, le pilote du bombardier Enola Gay (comment je fais pour me souvenir d'un truc à ce point secondaire que le nom du pilote en question ? Ça me dépasse...), bref le nom "Enola Gay" est celui de sa mère... Troublant non ? Et que dire de Saddam Hussein et de son appel à "la mère de toutes les batailles" ?
Re-bref, j'étais donc bien dans l'état d'esprit du gars qui cherche des corrélations partout... Dans le même temps, je venais de découvrir, parce qu'un film l'avait reprise en titre, l'expression "post coïtum, animal triste" ; je ne pouvais pas laisser lasser cela... Donc, allons-y pour les rapprochements oiseux.
Et puis, à y bien regarder, sans même verser dans les chansons à boire, il y a bel et bien une analogie entretenue entre la beuverie et le sexe. Est-ce vraiment un hasard si tout se fait derrière l'expression "un dernier verre à la maison" ? Est-ce hasard si les orgies ne se conçoivent qu'avinées ? Il y a dans la volonté de dépasser ses inhibition, un recours massif aux subterfuges qui nous y aident : au premier rang desquels ont place habituellement l'alcool mondain, censé (davantage par posture que par réel effet) nous mettre en situation de passer les derniers remparts...
Cette frénésie commune à vouloir consommer, à vouloir consumer m'a toujours paru suspecte, et d'abord parce que globalement, j'avais toujours du mal à consommer... J'ai l'alcool triste, et le sexe timide... Autant dire que dans un cas comme dans l'autre, il faut remplir mon verre...
Revenons au texte en lui-même : je ne sauve qu'un vers de cet texte pas inoubliable : "les alcools que l'on puise aux lèvres entrouvertes" ; image à l'érotisme trouble ! Et que les plus distingués linguistes auront tout à fait comprise...
Je ne peux pas dire que ce texte ait jamais suscité beaucoup d'enthousiasme ; il est reproduit ici tel qu'il figurait en 1995 dans Le Renégat N°4 ; il constituait une sorte de lecture que je voulais récréative, un poème pas trop nébuleux ni hermétique à la portée de tout le monde. je dois admettre que quelques uns de mes lecteurs ont souri ou pouffé au moment de "il faut payer tribu à l'implacable loi / A près la beuverie vient la gueule de bois." Oui, sauf que je n'avais pas écrit cela pour faire drôle... C'était, sans profondeur certes, le fond de ma pensée... Mais après tout, si en faisant sourire malgré tout le message passe, pourquoi s'en plaindre ?

mercredi 14 juillet 2010

Le poète aime les tunes !


On pourra pas dire que je suis esclave de l'internet et des blogs qui y pullulent... Ce serait même plutôt l'inverse. Mais bon, je me faisais royalement chier l'autre jour et cliquant sur le lien qui m'emmène de temps en temps sur Le Cénotaphe je me suis dit que ce serait bien d'y mettre d'autres textes qu'après tout je ne renie pas trop.
Voici donc
Heures infinies un titre bien bien pourri pour un texte qui a son histoire. Son écriture fut assez rapide, en fac bien entendu. Je voulais relater la solitude du poète et sa démarche créatrice. Bon, il est de facture assez simpliste : une seule rime par strophe. En fait, je voulais dès l'origine écrire une sorte de chanson : je suis fasciné par ceux qui écrivent des chansons, leur capacité à sortir d'une métrique unique dans le texte, la capacité à composer des textes qui puissent laisser une place récurrente à un refrain. Je suis moins admiratif de la mise en musique des textes ; il suffit de réécrire même mentalement certaines chansons pour s'apercevoir que plaquer un texte sur une musique ou l'inverse n'est pas si compliqué. En revanche, écrire un texte avec une respiration chansonnesque, ça ça m'épate.
En règle générale, j'aime dans les chansons décortiquer la façon dont elles sont construites. Et parmi les bâtisseurs, j'admire particulièrement la technique sûre de
Brassens, de Nougaro (alors que ces chansons m'agacent la plupart du temps, je reconnais qu'elles sont très très bien construites)... Renaud aussi (au moins dans sa période "chanteur énervant") savait faire une chanson. Bref, ça devait être une chanson, mais comme je ne sais pas faire... c'est resté un petit poème. Toutefois, je reconnais à ce texte au moins deux ou trois petites choses intéressantes. Au-delà de l'exercice d'une rime par strophe, on reste dans l'alexandrin classique. Je suis satisfait de quelques images créées par le texte : cette idée de la strophe 2 où les nuages sont les subterfuges pour évoquer les couleurs et les dessins sur la surface de la mer ; on le comprend notamment quand je dis que le vent "modelait" ces paysages. Bref, en sorte de peintre de marine, je voulais évoquer les jeux de lumière entre cieux, nuées et flots. Je pense avoir réussi au moins cela... J'avais dans mes souvenirs, l'image d'une arrivée au port d'un grand voilier, dans un ciel flamboyant. Je n'ai pas retrouvé cette image, mais ça ressemblait vaguement à ça :






Je voulais mettre ce texte sur le
Cénotaphe pour une autre raison : quand je l'ai écrit, le mot "tune" était donné avec deux acceptions courantes ; l'une évoquant l'argent en langage vulgaire, l'autre donné pour synonyme à "tunage", sorte de digue en tressage de branches... Or, cette dernière acception a depuis disparu des dictionnaires courants : je ne l'ai plus retrouvée que dans le Littré, réputé comme gardien d'un langage hors d'âge... Pire, le mot "tunage" n'est plus désormais associé qu'au "tuning" ! En gros, si je ne ma magne pas de faire exister ce texte maintenant, dans quelques mois il ne sera plus qu'une curiosité faisant rimer "dune" avec la bagnole maquillée du voisin... Consternant !
Une fois ce texte écrit, je l'avais fait lire à ma sœur et nous nous étions mis à le chanter sur l'air de je ne sais plus quelle chanson de
Renaud ; une chanson lente et sur laquelle on aurait pu chanter n'importe lesquelles des alexandrins ; mais enfin, il y avait dans cette initiative comme une sorte de retour aux sources du texte, puisque précisément il devait à l'origine être une chanson.
J'aime assez ce texte, même s'il commence assez mal : "j'eus" c'est assez moche ! L'entame est donc ratée ; le reste est efficace à mon sens, mais sans génie réel. La reproduction ci contre est issus du
Renégat N°4 ; le dessin est de Milka Poser.

vendredi 13 novembre 2009

Le Seigneur de la jongle

Alors là, on ne peut pas faire plus frais dans le dernier né. Bon, c'est vrai que c'est là le dernier poème en date, mais ça ne veut pas dire qu'il date d'hier non plus ! Il a bien deux ans le gaillard !
Je l'ai écrit un peu par hasard, un peu par défi aussi, pour voir si je pouvais dépasser le texte précédent sur lequel mon idée était que je ne produirais jamais rien de meilleur.
Et en effet, je trouve le texte moins bon que l'autre, moins bien ficelé. Autant le texte précédent me semblait bien circonscrit, présentait selon moi une unité bien tangible, autant cela semble partir dans tous les sens. Néanmoins, il est probablement le plus littéraire de tous, celui dans lequel j'ai fait le plus d'emprunts. Les termes "faim du tigre" sont en référence à ce titre de Barjavel que Marianne me fit lire. Bon, pas inoubliable sur tous les points, mais pas mal sur l'aspect féroce. J'ai ré-entendu parler de ce bouquin il y a moins d'un an, un de mes homologues lyonnais l'ayant choisi un jour de stage comme support à une intervention de type "expression en public sur un thème choisi". LA phrase du bouquin, celle qui en résume l'esprit est : "l'homme, c'est une seringue poussée par un bulldozer". Il n'échappera à personne quelle force poétique recèle cette saillie aérienne et pure ! Il aurait été dommage que je passasse à côté, non ?
Autre emprunt, la rime entre "tigre" et "immigre" que j'ai largement empruntée à Hugo ; mais d'un autre côté, c'est le genre de rimes emmerdantes ; pas grand chose qui puisse rimer efficacement. C'est du vol qualifié, je sais bien, mais il faut voir aussi que lorsque Hugo fait rimer "tigre" et "émigre" (entre "émigre" et "immigre" le principe est le même et mon maquillage grossier ne cache pas le vol...) il en profite pour sortir une ânerie demeurée célèbre, et j'ai tablé sur le fait qu'on se souviendrait plus de la connerie du grand poète que de la rime qu'il avait utilisée pour y parvenir ; souvenez vous, c'est le fameux : "Ah ! Mon très cher cousin, vous voulez que j' émigre / Dans cette Afrique où l' homme est la souris du tigre !" (Ruy Blas, acte IV, Sc. 2)... Bon il est toujours rassurant de constater que les grands hommes ont des faiblesses... Bien évidemment, la bêtise d'Hugo est décelable pour les moins incultes de mes lecteurs, mais je file la solution aux imbéciles qui n'y connaissent rien en faune sauvage, contre une enveloppe timbrée pour la réponse.
Encore un emprunt avec "Et soit l'or et le pourpre au manteau que je tisse" ; c'est plus subtil, puisque c'est né à partir d'un savant mélange des paroles de Gainsbourg dans "Initials BB", à savoir "Tandis que des médailles / D'impérator / Font briller à sa taille / Le bronze et l'or (...) / Et c'est comme un calice / A sa beauté" ; j'aimais bien cette idée d'alliage métallique ; il y a dans ces paroles un côté mystérieux et latin que je voulais rendre aussi : d'où "l'or et le pourpre". Enfin, je voulais marquer l'hommage à Gainsbourg en usant de la rime en "ice" (ou "isse"). J'imagine que ça passe inaperçu, et c'est aussi bien, parce que je suis assez content de ces deux vers dont je revendique la création totale, même s'ils sont inspirés par d'autres.
Encore un emprunt avec le dernier vers : parfaitement évident celui-là puisqu'il est repris in extenso dans "Il faut vivre" texte sublime auquel je n'enlève (presque) rien.
Bref, ce dernier plagiat est une sorte de tache finale ; mais j'ai des circonstances atténuantes : d'abord, je n'exclus pas de reprendre un jour ce dernier vers pour en faire une phrase qui soit vraiment de moi ; les emprunts in extenso ont tendance à me rendre insatisfait de moi-même. Enfin, il y a "Alors, que sous mes doigts les cordes musicales / Soient tes hanches creusées au souffle de tes râles" ; eh ben mes enfants, deux alexandrins comme ceux-là, je veux bien qu'on m'accuse de tous les pillages pour qu'on m'en laisse la paternité. Ils me sont arrivés comme des évidences et me sont tombés dans l'oreille d'un coup d'un seul. Et je persiste à penser qu'ils sont parmi les meilleurs que je ne produisis jamais.
Bon, il en ressort quand même que ce texte sent le "déjà vu" ; mais comme exercice de composition, je ne lui conteste pas une vraie fonction !
Il y a, pour finir, un mystère sur le titre du poème : en fait, je voulais essayer à l'origine une sorte de chanson avec cet alexandrin pour refrain ; mais bon, je l'avais déjà fait sans vraiment en retirer tout le contentement attendu. Pour autant, je trouvais ce vers assez bien balancé ; plutôt que de le garder comme phrase introductive, je l'ai mis en titre, même s'il n'a pas grand rapport avec le reste. En fait, il résonne en moi comme le plus intime des aveux : on m'a tellement et si souvent pris pour une grosse brute épaisse de corps sinon d'esprit, que cet "amant maladroit" c'est un peu moi, c'est le type à grosses pognes pour lequel on se dit que le désir, la sensibilité, l'élévation sont des incongruités absurdes. Combien, parmi ceux que je côtoie, savent ma vibration poétique, ou même la soupçonne sous mes dehors frustes ? Ce poème où je foisonne, c'est l'expression de ma considération distinguée pour celle "qui sera ma femme. Celle que j'aime, en somme !"
Naturellement, les tigres vivent en Asie et pas en Afrique.

dimanche 27 septembre 2009

Variante

Bon, c'est pas tout ça de remuer des vieilleries. Je passe maintenant à plus contemporain, et en l'occurrence au dernier texte en date.
Pour être tout à fait exact, ce n'est pas exactement le dernier dernier, mais enfin, c'est le dernier qui compte. Si j'osais, je dirais que c'est le poème de la maturité. J'ai écrit cela à la toute fin d'été 2004, je crois, à moins que ce ne fut début 2005. Ce dont je me souviens très très bien, c'est du défi technique : essayer de rimer un maximum sur la même rime ; un truc que je trouvais assez gainsbourien dans l'esprit. J'ai sciemment choisi une rime à la fois douce, féminine (c'est un peu plus facile !) pas trop évidente (éviter à tout prix les rimes en "i", en "é", en "oir" ou pire en "ar") et pas trop difficile non plus (en "ocre" par exemple, ça aurait fait un poème assez court !).
Sur ce défi technique, je me suis attaché à créer des nouveautés ; je voulais notamment créer un rythme défini à l'avance, organiser des cassures de rythme, maltraiter un peu l'ordonnancement hémistichien de l'alexandrin ; surtout, je me suis attaché à créer des rimes pas seulement autour d'adjectifs, mais aussi de noms communs, voire, comme je l'avais expérimenté peu de temps avant avec une certaine satisfaction, utiliser des formes conjuguées.
Au final, c'est un poème très très travaillé et dont je suis très fier ; pour être très calculé, très construit, je lui trouve néanmoins un côté spontané voire passionné. le thème m'est tombé dessus tout seul ; une sorte de fantasme pourri de clichés ; mais l'écriture se fit assez rapidement et elle aussi fut très différente des précédentes. Jusque là, j'écrivais et griffonnais beaucoup, essayant de faire entrer dans des cases des phrases que je torturais plus ou moins longtemps pour leur faire épouser la métrique ; cette fois, j'ai peu raturé ; j'ai posé sur le papier des vers que j'avais déjà mûrement et mentalement travaillés. Comme pour marquer cette originalité, ce nouveau style, j'ai versé dans deux travers qu'en temps normal je déteste : pas de titre, pas de ponctuation (où seulement le minimum). Je trouve en effet ce recours au "vers libre" non ponctué très dommageable ; la plupart du temps, le poète qui s'y adonne camoufle son manque de maîtrise, l'incertitude de son discours, derrière une liberté d'interprétation laissée au lecteur. J'ai toujours trouvé le procédé à la limite de l'escroquerie : imagine-t-on un film laissé sans dialogue, avec la mention "à vous d'imaginer !" ? Comment un truc laissé à la libre interprétation de chacun peut-il être partagé ? Peut-on partager ce qu'on n'a pas en commun ? Non, évidemment... Je me suis limité à la ponctuation essentielle, et ai renoncé à la facultative, tablant sur le fait qu'une seule respiration du texte serait la bonne, et la seule possible.
Pour le titre, j'ai un instant envisagé "la mante" ; ça reprenait la rime, et sa jouait entre l'insecte et l'amante ; mais bon, je me suis dit que même si la pirouette sémantique était habile, ça ne collait pas idéalement au texte ; donc je laisse sans titre.
je me suis amusé avec les strophes : je les ai construites pour qu'elles puissent avoir des formes qui semblent se répondre les unes aux autres. La dernière strophe : j'échange tout ce que j'ai écrit contre ces quatre lignes !
j'ai commis aussi dans ce texte un vrai néologisme : "chaloupante" ; mais je suppose qu'il est si explicite que peu s'apercevront que ce mot est inventé... J'ai utilisé le terme "fibule" qui fait un peu recherché, mais qui était parfait pour évoquer l'agrafe "des derniers vêtements que mes gestes tourmentent" !
J'ai fait lire ce texte à quelques personnes ; je ne peux pas dire que l'enthousiasme du lecteur ait été à la mesure du mien... Ah ! Ça y est ! Je suis un incompris !

vendredi 11 septembre 2009

Le miroir dans la boue

Le problème quand on crée ou qu'on essaie de créer, ce sont les redites. Pire encore, les impressions de redites. Avec ce texte, j'ai l'impression d'en avoir recopié et mélangé une bonne demi-douzaine de ceux qui existaient déjà...
Comme souvent, plus que le fond qui est assez commun, ce sont les circonstances de l'écriture qui sont amusantes.
Il y avait en fac un type un peu naïf mais pas méchant qui est vite devenu le souffre douleur de pas mal de gars ; j'avoue qu'en quelques occasions je me suis laissé moi aussi allé à quelques rudesses de langage avec ce Christophe D, mais en revanche j'ai toujours trouvé révoltante l'attitude de certains qui allaient jusqu'à des violences physiques et des brimades lourdes. Il faut bien admettre que de son côté, le naïf en question n'avait guère de réactivité ; il arrive souvent que des esprits faibles se laissent marcher dessus juste pour avoir le "plaisir" de se sentir important ; des sortes de victimes consentantes, en somme, de celles qui à force de se laisser faire et de tout subir, à force de n'avoir aucun amour propre, en deviennent méprisables et donc encore plus méprisées. Cercle vicieux dans lequel la victime et son bourreau s'alimentent l'un de l'autre.
Eh bien ce jour-là, celui de l'écriture de ce texte, c'est à dire le 13 décembre, je me trouvai assis, en cours, à côté de ce personnage falot. Totalement désintéressé par le cours, j'entrepris "d'écrire un poème" ; et pour me faire mousser auprès de l'éternel bizut qui dodelinait à mes côtés, je fis les choses en fier à bras ; prenant crânement une feuille, j'entrepris après un "autant écrire des alexandrins, ça me détendra..." d'inventer ce poème. J'y parvins sans trop de problème ; je voulais depuis longtemps recourir à ce thème, pour l'avoir évidemment vécu une paire de fois : la timidité qui vous fait renoncer à ce qui vous semble pourtant être tout à fait à votre portée.
J'écrivis ce poème en 35 ou 40 minutes ; après l'avoir recopié au propre sur une feuille à carreaux, je le jetai négligemment devant le bizut ; je garde dans l'œil son air étonné, sinon ahuri. Le gars n'en revenait pas et je sentis immédiatement que non seulement mon coup d'épate avait fonctionné, mais qu'en plus je venais de reléguer le gars à des années lumières ; lui qui jusque là devait se dire que ma compagnie non agressive était comme une sorte de rapprochement, je lui jetai à la figure que je condescendais à sa compagnie, mais que décidément, nous n'étions pas du même monde. Finalement, moi qui voulais me montrer amical, je lui fis ce jour là un bien cruel crochet... Bah, il a dû s'en remettre depuis !
Pour revenir au fond du problème et du poème, le meilleur exemple vécu que je puisse donner de cette timidité paralysante, c'est Corinne. En fin de Terminale, je fréquentais de plus en plus assidûment cette belle fille aux yeux de chat qui étudiait dans la classe de mon frère. De rapprochements en rapprochements, ma cour assidue (je dis bien "cour", n'est-ce pas, parce que j'essayais de séduire avec tant de désuétude, de précautions, d'usages dépassés, qu'on pouvait vraiment parler de "cour") semblait donner quelques résultats ; eh bien en fin d'année, j'ai sottement laissé partir Corinne sans même lui parler... Et pourtant, elle avait visiblement pour moi une attirance certaine à ce moment là. J'ai retrouvé la trace de Corinne voici peu via Copains d'Avant. Trace indirecte, puisque c'est sa sœur qui est réapparue et à qui j'ai demandé de transmettre mon bon souvenir et mon désir d'échange à son aînée ; eh bien, Corinne ne m'adressa pas même un message... Encore maintenant, quand j'évoque les mots "regret" et "occasions manquées" c'est toujours à Corinne que je pense. Je crois même avoir retrouvé quelques bribes de tentatives poétiques d'alors où elle m'obsédait totalement ; des trucs dont pour le coup, j'aurais honte de me prévaloir mais si mon nombreux fan club insiste, je les produirai ici...
Pour en revenir au texte, il fut donc créé en à peine une heure, et je ne le retouchai pas ; il est encore dans son jus, et, ma foi, je trouve l'ensemble assez satisfaisant. Le titre est quasiment contenu dans le texte ; une sorte de nouveauté pour moi. La reproduction présentée ici est issue de Renégat N°4 ; j'avais mis ce texte en dernière page ; l'illustration est de Claude Poser et correspond en tous points à l'idée que j'en avais ; à la réflexion, ce serait à refaire je choisirais une police de caractère moins typée ; mais à l'époque j'apprenais sur le tas ce qui constitue désormais mon métier.
Le pseudo est encore un exemple de mon pathétique esprit de chiffrage : Thomas Kazensky, c'est "Iceman", le nom du personnage joué pas Val Kilmer dans Top Gun.
J'en ai même pas honte.

lundi 17 août 2009

12²

Ce texte est très imparfait, du moins quant à ses origines qui sont troubles et multiples ; sur la date, mes plus anciennes archives disent "mai 92 ou début juin 92" ; ce qui est parfaitement possible en effet, mais qui à coup sûr trahit la genèse mouvementée du texte.
Prenons-le par le début : le première strophe, c'est une sorte d'inspiration soudaine : quatre vers qui me sont tombés dessus alors que j'étais dans l'autobus ; il faisait sur Dijon un brouillard tenace ; c'était en hiver. Venant de Lyon, je pensais tout savoir du brouillard ; naïf ! Les brouillards de Dijon sont bien plus denses et bien plus tenaces que ceux de Lyon (qui ont perdu de leur extraordinaire depuis l'assèchement de bien des zones marécageuses). Sur Dijon, il arrive que le brouillard ne se lève pas pendant plusieurs jours ; et il est si dense que des réverbères, seule la lumière émerge : on ne distingue en effet que le halo de lumière, tandis que le candélabre lui-même reste complètement invisible. Ce sont "les brouillards éclairés" de ce texte ; le reste de la strophe m'est arrivée comme par enchantement dans le même autobus ; c'était donc en hiver, ce qui traduit que le texte en entier ne date pas du mois de mai...
Je suis donc resté pas mal de temps avec cette strophe toute seule ; je n'aime pas cela : les écritures en pointillés en générale ne donnent rien de bon... Mais cette fois, en revenant dessus un peu plus tard, quelques semaines en fait, je me suis dit que si cette strophe évoquait Dijon, il en fallait une autre pour évoquer Lyon : d'où "les rivières infernales" (la Saône et le Rhône), et d'où surtout l'opposition bien soulignée entre "mon pays", l'endroit où je me trouvais, Dijon, et "ma place", l'endroit où j'aurais dû être, Lyon. Dans cette strophe, j'ai emprunté à Cioran la formule "plutôt dans un égout que sur un piédestal" dont j'imagine qu'il n'avait pas fait exprès de produire ici un alexandrin !
Quant à la dernière strophe, elle m'est venue encore un peu plus tard, en effet entre mai et juin, en observant un insecte pilonnant un plafond dont il s'était fait le prisonnier.
Ce petit texte qui n'a l'air de rien, je ne l'ai jamais publié nulle part ; le titre est lamentable et lamentatif ; il mérite mieux que ce "complainte" ridicule... Mais bon, c'est ainsi !
Ce petit texte qui n'a l'air de rien compte parmi mes préférés.

samedi 1 août 2009

"Par mes moustaches, je suis en r'tard, en r'tard, en r'tard !" Le Lapin Blanc ; Alice au Pays des Merveilles

Encore un texte qui n'est pas tout récent (avril 1992). Dans ma mémoire, il était bien plus ancien, et datait même d'avant mon départ de Lyon. Quoi qu'il en soit, s'il fut écrit en Bourgogne, il se rapporte indéniablement à une expérience lyonnaise. Cela devait être en mai ou tout début juin 1991, quelques semaines, donc, avant mon départ pour Dijon. Suite à des circonstances sur lesquelles je ne m'alourdis pas histoire de ne pas sombrer dans des détails inutiles, j'avais décroché un rencard hasardfeux avec une fille dont je n'ai même pas retenu le nom depuis. Comme il se doit, c'est Place Bellecour "sous le cheval" que nous avions rendez-vous.
Dans le métro qui me conduisait dans la presqu'île de Lyon, mes réflexions allaient vers au moins trois évidences :
1. il n'y avait aucune chance pour que cette fille vienne au rendez-vous ;
2. si par miracle elle venait quand même, je n'étais même pas certain de pouvoir la reconnaître ;
3. comment s'appellait-elle ?


Bref, j'étais dans les conditions parfaites pour un rendez-vous, non ?
Je crois me souvenir que l'heure en était fixée à 15h ; vers 15h30, je me réjouissais d'avoir vu juste, tout en étant déçu qu'il n'y ait pas eu de miracle...
J'ai laissé passer les quarts d'heures, en connaissance de cause : je savais évidemment que j'attendais en vain ; mais je voulais aller au bout de la logique, et surtout au bout de ma patience ; je sais désormais qu'elle ne disparut qu'au bout de deux heures et quart ! Car, jusqu'à 17h15, j'ai attendu. Je ne sais plus vraiment ce que j'attendais, mais j'ai trouvé l'expérience enrichissante. Si bien que mettre sur le papier tous les sentiments qui m'assaillirent alors, ne fut pas très compliqué.
A l'exception d'un ou deux vers qui me font un petit peu tiquer, je ne renie pas l'ensemble : il traduit très exactement mes réflexions du moment, même si dans le texte, la fille finit par arriver, ce qui ne fut pas le cas dans la réalité ; mais dans la réalité, j'avais eu le temps, tout le temps, d'imaginer qu'elle arrivât !
Je me souviens aussi que "sous le cheval", bon nombre de rendez-vous étaient donnés, et bon nombre de lapins posés. Pendant ma longue attente, j'avais eu tout le loisir d'observer d'autres rendez-vous : des garçons arrivant, attendant leur copine et repartant avec ; l'inverse aussi, certaines filles arrivant avant leur copain mais finissant rapidement par le retrouver. J'eus également la "chance" d'observer des types arrivant, attendant et repartant seuls. L'un d'eux, arrivé vers 16h30, me parut assez sympathique, parce qu'il me repéra immédiatement et s'amusa de notre attente commune ; moins patient que moi, il décréta à 17 h qu'elle "ne viendrait plus" et il quitta la place en me prenant à témoin de son infortune (infortune relative puisqu'il en rigolait largement) : "pour un lapin, c'est un sacré lapin !".
Cette phrase me replongea dans le moment : au-delà de mon attente "poétique" j'étais à l'origine venu pour un rendez-vous avec une fille et cette fille m'avait posé un lapin, ni plus ni moins. Le mieux était encore que je déguerpisse... Ce que je finis par faire.
ce poème a rencontré son public en au moins deux cas : d'abord, peu de temps après l'avoir écrit, j'en cédai ce qui s'avéra être sa seule retranscription, à un certain David. L'ayant (difficilement mais fidèlement) retrouvé dans ma mémoire, je le recopiai et le sauvegardai alors. Et Marianne, l'an dernier, me le réclama ; celui-ci expressément. Preuve qu'il peut s'avérer tout à fait parlant pour quelqu'un ! Pour moi, je ne le classe pas dans mes préférés ; quand il s'agit d'évoquer mes écrits les plus efficaces, bien sûr, il est dans le peloton de tête, mais sinon, à mon goût personnel, il est dans la moyenne haute, sans plus. Est-ce que ça aurait été différent si elle était finalement venue ?

La reproduction qui figure ici est celle parue dans Le Renégat N°3 ; le dessin superbe est l'oeuvre de Milka Poser.

Petite réflexion en passant : les circonstances décrites dans ce texte ne pourraient plus exister à l'heure du téléphone portable...