samedi 21 novembre 2015

Tué à bal réel


Exercice récent : rendre compte de deux temps dans le même temps. Ou, autrement dit, comment on peut en arriver à se sentir coupable de vivre certaines choses personnelles et intimes à un certain endroit, quand on apprend qu'au même moment ailleurs, des faits dramatiques collectivement se produisent.
C'est le principe recherché, en général, quand on interroge les gens sur ce qu'ils faisaient d'insignifiant à un moment collectivement vécu comme marquant : "Au moment des attaques du 11 septembre, je me souviens bien, j'étais en train de..." ; suivent alors des scènes de vie classique et sans grand extraordinaire : "je lavais la voiture ; je faisais mes courses ; j'étais au travail" etc. Autant de choses banales qui ont pris ce jour-là une dimension très singulière.
Donc, un couple. Enlacé dans une étreinte ; à ce moment précis, tout leur semble tourner autour d'eux. Et pendant ce temps, les attaques au fusil d'assaut à Paris...
Chacun se souviendra ce qu'il faisait à ce moment-là. Ces deux là aussi : avec en plus, la quasi certitude que j'ai qu'ils se sentiront même un peu coupables !

Donc, le couple préoccupé de lui-même. J'ai choisi de répéter la date "vendredi". Je me rends compte, en fait que chaque strophe est assez indépendante ; la répétition du vers commençant par vendredi en place 1 et 4 encadre plutôt bien le quatrain, mais quand on enchaîne avec le quatrain suivant, on a deux fois coup sur coup quasiment le même vers (1-4-1-...) c e qui fait beaucoup ; chaque strophe commence et termine par la même construction à peine modifiée à chaque entame ; "c'était" ; je voulais quelque chose de très cadencé, de très métronome. Puisqu'il fallait que le temps soit le principal personnage et que ce temps soit dissonant, complexe, asymétrique. D'abord planter le couple dans le temps large : à la fois "né la veille" (ce qui pourrait expliquer, au regard de la fougue des amours naissantes, l'égocentrisme des personnages), ils ont le même âge depuis la nuit des temps ; on est à la fois dans un temps suspendu et à la fois dans une sorte d'éternité ressentie. Chaque troisième vers commence par "Et", principe inauguré avec succès dans "Le Sursis" et que je trouve efficace ; peut-être retravaillerais-je cet aspect un peu "redite" ; rimes croisées, ce qui est bien bien difficile sur une construction aussi figée (répétition de l'hémistiche 1 dans le 4) surtout avec ce vers 4 qui est composé d'une redite du 1 et d'une sorte de refrain qui ne change que pour la rime ; à ce point de l'explication, j'en suis à me dire que j'ai écrit ici une sorte de chanson.
Strophe 2 : assez différente : le couple a disparu, c'est l'homme qui parle de la femme. Le terme "éclatante de noirs " est à dessein ; d'abord, j'aimais cette idée du noir éclatant. Je reste visuellement très marqué par un plan de la Guerre des Étoiles - L'Empire contre-attaque ; le casque (noir) de Dark Vador plein écran, de dos, sur une fond de ciel (noir) étoilé ; tout est noir dans ce plan et pourtant tout est lumineux. Ainsi découvrais-je que le noir pouvait être "éclatant" ; bien entendu, pour parler des attaques de Paris, le terme "éclatante" n'est pas innocent ; on entre progressivement dans la rhétorique de l'attentat.
J'ai utilisé dans cette strophe une construction inédite avec des hémistiches entre guillemets, la locution devant remplacer l'épithète. Pas forcément très très heureux... En effet, mais ça reste très intelligible et les hémistiches en question restent très ancrés dans le champ lexical du temps.
Troisième strophe : je voulais utiliser cette image chopée dans le dernier album des Innocents où la chanson "les souvenirs devant nous"  fait le rapport entre danse et mise en joue. En l'espèce ici, ça tombe assez bien dans l'idée de la mort qui rôde.
Le troisième vers et un recasage d'un vers qui coulait bien, mais que je ne savais pas où placer depuis des années. Encore une fois, l'idée que l'opinion finirait pas désavouer ces amants seuls au monde alors que le monde brûle, me plaisait.
Sur le titre, j'avais d'abord pensé à "Bal réel" ; mais comme ça se termine mal, "Bal perdu" me semble aller très bien.
Ce poème est quand même très frustrants sur bien des points. D'abord, il intervient alors que le précédent (sur le petit matin) est très très loin d'être achevé ; et je n'aime pas ne pas finir ce qui est commencé. En outre, je le plaque ici un peu bousculé par l'envie de le faire connaître (à qui ?) mais il est lui même pas tout à fait abouti. Il y manque une dimension dramatique directe, une sorte de convergence finale entre les deux temps. Sans que je me l'explique vraiment, j'avais imaginé qu'il devrait être composé d'au moins 5 strophes... Il en manque donc deux.


Mercredi 6 janvier ; 
Voilà qui est original, mais pas très surprenant ; ayant collé dans ce blog des choses pas tout à fait abouties, il n'est pas surprenant que je m'attarde à les reprendre ; mais enfin, l'objectif du Cénotaphe est plus ou moins de ressusciter les textes morts, pas de faire la chronique de ceux qui bougent encore !
Donc, il me manquait deux strophes dans ce texte ; et plus les semaines passent, plus je sais que la reprise du texte devient plus hypothétique. Écrire, pour moi, ça se fait un peu dans l’instant ; au moment où j'ai un truc à dire parce que j'ai vécu un truc ; un truc qui peut d'ailleurs pas tout à fait avoir été vécu à ce moment là, mais que les circonstances du moment re-convoque à cet instant. Suis-je clair ? Pour les moins méandreux des esprits que me suivent, ce que j'essaie de dire c'est que des circonstances peuvent me pousser à écrire quelque chose, mais qui n'a pas forcément à voir avec les circonstances déclenchantes. Telle impression à un moment me replongera dans le souvenir ou le fantasme de telle autre et sur cette seconde que je peux tout aussi bien écrire ; et même, c'est le mix de la première dans la seconde qui produit des images et des analyses qui font qu'au final, les impressions superposées font de jolies images.
Bref. Tout ça pour dire que généralement, la conjonction de ces impressions est assez unique, et qu'il n'est pas très honnête de pouvoir y retourner longtemps après dans le même esprit ; pour autant, ce n'est pas impossible ; les "surimpressions" se manifestent heureusement sur un temps assez long (plusieurs jours à quelques semaines) si bien qu'il est possible de retrouver le bon état d'esprit ; bien entendu, plus on attend, plus on risque de perdre de vue l'ensemble.

D'abord, ce fut difficile ; deux strophes ça n'a l'air de rien, mais il a fallu quand même faire violence aux trois autres pour qu'elles acceptent des intruses. Il fallait notamment garder la même cadence très précise dans cet exercice. Éviter les redites, tout en restant dans la progression qui va d'"un vendredi" à "un certain vendredi" ; à part le vers 1 de la strophe 4 qui a une légère distorsion de forme, l'hémistiche n'étant pas identique aux autres strophes, je pense avoir réussi à conserver l'esprit général.
La strophe 4 fut plus rapide que la suivante qui m'a posé de vraies problèmes ; et comme souvent, la clef quoique difficile à trouver, à livré ensuite la solution en un éclair. C'est souvent comme ça : tout est bloqué pendant des dizaines de minutes ; la métrique me condamne à changer de rime, je ne parviens pas à dire ce que je cherche à transmettre ou alors dans un phrasé bancal et artificiel (vous savez, les trucs qui vous obligent à inverser le verbe et le sujet "pour que rimer puisse le poème " ! Notez bien, vous écrivez ça dans un ordre encore plus idiot, genre "pour que rimer le poème puisse" et là, d'un coup d'un seul, on n'est plus dans la licence poétique, mais carrément avec Yoda ! - J'adore les trésors de la langue !)
Donc, tout semble bloqué, impossible, me condamne à renoncer ; et d'un coup, essayant de m'en sortir en focalisant sur un autre détail  du tableau que je veux peindre, ça se met bien et l'image est belle et bien celle que je voulais rendre.
En l'espèce, cette histoire dont on aura bien compris qu'elle prend place le vendredi 13 (novembre 2015), m'a aussi marquée parce qu'il s'agit d'un vendredi 13, date réputée noire, poissarde. Je voulais utiliser le terme "jour de malchance" et d'abord parce qu'en ce moment, je trouve très jolies les rimes en "ance" ; J'ai rapidement trouvé "Paris dans l'ambulance" qui est à la fois une image mortifère, d'urgence et très urbaine ; mais faire le lien entre les deux !? Et finalement, la culpabilité ! J'avais dit que je comptais presque maudire ce couple, le renvoyer à son sentiment de culpabilité illégitime ; coupables de rien, ils s'en voudrons toujours un peu de s'être aimés ce soir-là ; et pourtant, ils ne se sont pas aimés sur des cadavres, non plus ! Rien ne pourrait leur être reproché ; et pourtant, ils devront soutenir sans trembler tous les regards réprobateurs que la conscience sourcilleuse, sans pitié, pointilleuse, castratrice et malhonnête leur jettera chaque fois. Parce que, comme je le dis au début de cette analyse (dont la puissance soporifique l'emporte sur le sujet lui-même !), le soir de leur étreinte ne leur appartient plus et dans ces circonstances si terribles, on ne leur permettra pas d'être égoïstes. Et pourtant, encore, je pense moi qu'ils devraient avoir la force de caractère d'inverser la faute : il ne se sont pas aimés sur des cadavres ; c'est le monde entier qui s'est ligué pour leur pourrir leur étreinte ! Et pourquoi le sort s'est-il acharné à ce point, avec une telle violence, avec un tel déséquilibre de force ? je fais le pari : l'un des deux fera nécessairement le lien avec le vendredi 13 ; un jour où il ne valait mieux pas, visiblement, provoquer le (mauvais) sort !
Voici pour la strophe 5 ; pour la 4, je voulais quand même ramener tout ça où cela s'est passé majoritairement : dans la rue !
J'ai essayé toutes les combinaisons dans l'ordre des strophes, et il apparaît que c'est l'ordre naturel qui me semble le meilleur dans la narration de l'histoire et dans la montée dramatique. Un avis qui pourra sûrement se discuter, mais moi, je ne suis pas objectif. Je pense quoi qu'il en soit qu'on ne voit pas trop le collage, et que prises ensemble, ces 5 strophes peuvent apparaître homogènes ?
Si je focalise juste sur les deux derniers vers de chaque strophe, juste avant, en fait, la téléportation de la scène amoureuse vers la scène dramatique, je trouve que ça envoie vachement, et qu'on est en effet en pleine violence ; crue ; cruelle.
Et je ne voudrais pas la ramener, mais de tout ce que j'ai lu parmi les expressions d'ââârtiste post-attaques du 13 novembre, je trouve qu'il y a dans MON texte une dimension que les autres n'ont pas.




jeudi 12 juin 2014

Le petit m'atteint

Voici une dizaine de jours que j'ai écrit ces lignes. Peut-être plus.
Tous les ans vers le mois de juin, je souffre d'insomnies terribles : je me réveille à l'aube, poussé par une inexplicable nécessité de voir le jour se lever.
De mes années de veilleur, je garde des souvenirs crus de petits matins d'été : une compilation de sensations pour tous les terminaux sensoriels : l'odeur qui monte de la terre et des bitumes, les sons clairs dans l'air sec, la luminosité qui donne à tout des couleurs inespérées quelques minutes auparavant. La chaleur qui tombe d'un coup, qui s'impose d'emblée dès les premiers rayons de soleil qu'on prend directement ; cette chaleur qui n'est d'abord que dans les espaces soumis au soleil et dont on s'étonne quelques minutes plus tard, qu'elle se répande au-delà de la lumière qui la génère. D'abord, tout s'éclaire ; seuls se réchauffent les espaces exposés au soleil. Puis, même ce qui reste à l'ombre s'embrasse et cuit.
Dans l'air tout neuf du petit matin, le bruit des pas est cristallin, le sable des trottoirs résonne en grelots.
Et sur tout cela, j'ai le souvenir de l'odeur inimitable, entre le pain grillé et le caramel, de la cigarette qu'on allume parce qu'on est debout depuis déjà deux heures...
Je voulais rendre plus ou moins ces impressions ; exercice difficile, puisque je ne suis pas certain du tout que ce ressenti soit très partagé par quiconque : il faut avoir été veilleur de nuit pour comprendre ? Au moins en édulcorant un peu, on peut peut-être être parlant pour le plus grand nombre ?
Dans ce qui n'est probablement ici qu'un  début (deux petites strophes), je me contente de "que le sable aux paupières paye en monnaie de songe". Depuis des années je voulais utiliser ce jeu de mot monétaire. Je trouve que dans ce contexte, ça le fait bien.

mardi 21 août 2012

Bonheur du poisson rouge

Il paraît que les poissons ont une mémoire immédiate qui n'excède pas 15 secondes... Outre que cela a permis aux studios Pixar de créer le très réussi personnage de Dory dans "le Monde de Némo", cela me jette dans un océan de perplexité et de circonspection. Je suis perplexe : comment mesure-t-on scientifiquement la durée de la mémoire immédiate  d'un poisson ? Si vous lui donnez à manger régulièrement et qu'il ne vient jamais au devant de vous en remuant la queue, c'est qu'il ne vous reconnaît pas ? Ensuite, je suis circonspect : si nous avions la chance d'avoir une mémoire oublieuse, s'effaçant rapidement, ce serait évidemment handicapant pour tout un tas de chose, mais tellement confortable pour tout un tas d'autres choses... Une sorte de béatitude chaque fois renouvelée devant les merveilles du monde ; jamais blasé, jamais déprimé, toujours surpris et heureux de découvrir... Voilà qui me renvoie fatalement à ce film "Paradis pour tous" que je n'ai vu qu'une fois, et partiellement, à la télé. Rôle principal Patrick Deweare que je déteste (mais vu que le film a l'air d'être son dernier, il lui sera beaucoup pardonné)... mais excellent film quand même, où chacun est amené à prendre un traitement plus ou moins lobotomisant ; tout est alors parfait dans le meilleur des mondes ; les gens s'occupent à des choses futiles (je me souviens d'une scène ou Dewaere, qui a eu le traitement, ne parle que du dessin de sa ceinture abdominale qui tarde à se concrétiser malgré ses efforts de culturisme, tandis que sa compagne -Fanny Cottençon?- essaie de lui parler de choses graves et sérieuses). Je crois me souvenir que la bande sonore est "on ira tous au paradis", à moins que la proximité des titres ait induit dans mon esprit un rapprochement artificiel.
Bref, pas de mémoire : le bonheur ! Aucun regret, aucun remord, aucune frustration, aucune perception du temps qui passe et s'enfuit... Un enfer aussi ! Aucune envie, aucun projet, aucune histoire, aucun avenir !
Je m'amuse beaucoup à l'idée que Dewaere se soit supprimé après avoir fait ce film...
Bref, je me souviens que j'avais écrit aussi un truc dans un poème poussif et qui disait "Dès lors qu'on se souvient, comparant l'actuel / La mémoire est affreuse et devient un parjure / La mémoire est affreuse : on se souvient trop bien".
Si je suis d'accord avec Desproges pour dire que "l'intelligence est le seul outil qui permette à l'homme de mesurer l'étendue de son malheur", alors la mémoire permet de comparer ce malheur et de le situer dans un espace temporel restreint, qui s'amoindrit et résonne des bruits clairs et bien connus de naguère.
Naturellement, c'est sur ce thème que j'avais écrit ce "le Fossoyeur". Pour mesurer dans sa mémoire le sentiment de perte irrémédiable, il faut bien entendu être en situation d'avoir eu des choses à perdre et donc d'en avoir souffert un tant soit peu. Ce qui me fait dire que, même si je n'ai pas la date de ce texte en tête, je pense qu'il date de 1993 ou 1994, guère plus.
Dire que je me souviens des circonstances précises dans lesquelles j'ai écrit ce texte serait abusif. Je me souviens en revanche que, chose rare, j'étais à la maison. De tous les textes que j'ai produits, il a une originalité notable dans sa genèse : il est ici quasiment tel qu'il fut au premier jet. Je pense n'avoir pas mis plus de 30 ou 40 minutes à l'écrire. Du coup, je ne lui trouve aucun vers particulièrement puissant, mais l'ensemble est à mon sens très efficace. Surtout, je le trouve à la fois équilibré, long et assez narratif. De tous ceux que j'écrivis, peut-être est-ce le plus simple, le plus direct. Pas mon préféré pour autant.
Le thème choisi me semblait un peu bateau quand même ; l'illustration aussi, mais je trouve que l'ensemble est assez réussi. Hormis le titre ; quelle pitié ! Ce titre est assez lamentable et ne rend pas justice à l'ensemble. Disons que ce poème est transitoire : le titre est très ado attardé, comme le sont certains tics de vocabulaires qui versent et versifient dans le gore et l'hémoglobine de façon inutile : l'histoire de "l'abcès gonflé" des "purulences" qui sont "vomies" franchement, ça fait ado attardé... Mais ne nous y attardons pas !
L'écriture, donc, s'est faite très très rapidement et sans avoir à forcer ; il reste un vers maladroit : "avec cette impression de provoquer le sort" ; il y a un hiatus assez disgracieux à mon avis...
La cinquième strophe, celle de "l'abcès" a une petite histoire ; d'abord une retouche, puisque après la publication, j'avais modifié le "à coups de pieds" par "à coups d'épée" ; on n'y gagnait franchement pas grand chose ! Un peu moins barbare comme image, peut-être ? Le coup des "remords mal assouplis" est une idée de mon père. Dans un autre texte de prime jeunesse, j'avais écrit un truc qui faisait "...flasque et mou, assoupi...". Mon père m'avait suggéré de mettre "...flasque et flou, assoupli..." A mon avis, il était incapable de mettre un mot sur ce qu'il venait de faire : il venait de créer une allitération du plus bel effet ; cela changeait le sens de ma phrase initiale, mais lui donnait tellement plus de puissance ! Je me souviens que j'avais accueilli l'idée avec distance. L'idée en elle-même me paraissait à ce point excellente, que j'étais presque vexé d'avoir pondu une phrase si creuse... Et puis, c'était la première fois (et pour tout dire c'est resté l'unique fois) que quelqu'un dans mon entourage me suggérait une modification fondée sur son ressenti. Dans cette façon de faire sien mes enjeux, il y avait une sorte de cause commune à laquelle je ne m'étais pas attendu ; mais qui me ravit au plus haut point ! J'ai depuis délaissé le vieux texte "flasque et flou" ; mais dès que j'en eus l'occasion, je me servis de cette astuce : dans ce texte, elle tombe bien. Une sorte d'hommage, aussi.
Bien entendu, je pourrais, j'aurais pu, réécrire certains autres vers ; mais il me semble que cela nuirait à l'équilibre général. J'ai peu lu ou relu ce texte.Il m'apparaît comme une réussite de laquelle je ne tire pas grand mérite. Comme une sorte d'évidence que je n'avais plus qu'à recopier. La dernière strophe est juste comme il faut pour conclure le poème. Encore une fois, je la trouve efficace, idéale à cet endroit, avec les bons mots et le bon rythme, mais elle n'évoque en moi aucune vibration particulière.
La version présentée ici est celle publiée dans Le Renégat N°4 ; superbe dessin de Claude Poser ! Il était présenté en page centrale sur deux feuille, comme un poster. Le pseudo : Pierre (pour mon père ? Je ne sais plus...) ; Vargant : pris dans l'annuaire.

mercredi 15 février 2012

RAZ

Alors voilà : j'ai écrit ce texte il y a une petite quinzaine. Les trois premières strophes sont allées assez vite et les deux suivantes furent plus longues à s'organiser. Je suis assez content du résultat, parce que ces quatrains sont tout à fait dans la lignée de ce que je voulais refaire, c'est à dire revenir à une écriture plus fluide, moins symbolique, moins éthérée. Une sorte de retour aux origines, et qui m'aura été difficile, presque douloureuse. Naguère, quand j'écrivais, je me laissais un peu dicter les rimes par l'impression générale, par une sorte de contexte particulier qui en quelque sorte se révélait au fil de la description. Et puis, ces dernières années, j'avais finalement opté pour des choses très léchées, très organisées, très construites, très conceptualisées et donc peut-être trop conceptuelles.
J'ai donc cette fois volontairement fait simple : rimes plates et formes classiques. Pour composer ce texte, je voulais absolument partir en décasyllabes. "La mort des amants", qui est sur ce modèle, me fascine ; en deux fois 5 pieds, le décor est planté : "Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères" ; une claque !
J'étais arrivé à une strophe satisfaisante en décasyllabes ; puis, juste pour me convaincre que c'était très bien ainsi, j'ai tout mis en alexandrins. Patatras ! C'était mille fois mieux avec 12 pieds!!
J'ai quand même conservé la rime initiale de Baudelaire (rime en ère) ce qui de mon point de vue était une sorte de justice rendue.
Sur le fond, il s'agissait encore, un peu sur le thème évoqué dans "regards furtifs" de parler des amours impossibles entre qui voudrait et qui n'y songe même pas.
Depuis toujours, je suis hanté par ce principe peut-être faux mais tellement ancré en moi : tous les hommes sont des sortes de brutes épaisses qui font des efforts sur eux-mêmes pour s'élever au niveau des femmes, qui elles condescendent parfois à descendre jusqu'à eux. Depuis tout petit, j'ai été éduqué dans cette image : une espèce de sacralisation assez malsaine des femmes, qui eut pour effet premier de me paralyser complètement au moment de les approcher. Même encore maintenant, je suis souvent tétanisé à l'idée de dépasser le stade du badinage verbal. Finalement, la monogamie est faite pour moi, je crois...
Cherchant dans mes souvenirs, c'est d'abord une image de BD qui me revenait, celle de l'héroïne du Sursis cette très belle BD de Gibrat. Allez savoir pourquoi, l'image jointe ici, et qui fut longtemps mon fond d'écran sur l'ordi, était mélangée avec celle de la couverture de la BD, quand la fille est à une table de café. Bref, le fantasme de ce poème était un mélange de trois images : deux venant du Sursis la dernière était celle d'Audrey dont la vision souriante à la table du restaurant où je l'emmenai déjeuner le mois dernier, me restait comme une apparition obsédante. Cette fille a 20 de moins que moi (18 en fait). Elle est née en 1990 ; je passais mon bac cette année-là ; l'année 90 est la meilleure année de ma vie.
Je suppose que tout le monde vit cela à un certain moment, vers la quarantaine, quand on sait qu'on entame la seconde moitié de sa vie : ce n'est pas tellement que j'ai le sentiment d'avoir raté ou manqué quelque chose ; globalement, ces 20 dernières années, je me suis bien amusé. Non, c'est juste que précisément, je le referais bien, maintenant que je sais que c'est pas mal. A mi-parcours, je me dis qu'un seul tour, c'est bien court !
Bah ! Même si j'ai été tenté de me rapprocher d'Audrey, d'aller plus près d'elle, je savais bien que c'était illusoire ; d'ailleurs, cette tentation idiote n'avait même pas de but précis. Peut-être voulais-je tout simplement espérer humer encore le parfum de mes 20 ans. Ma foi, je lui ai fais la bise en partant du restaurant ; geste hénaurme d'audace !

jeudi 17 février 2011

Un archet sur mes veines


Ce texte date de quelques semaines ; il fut finalisé en décembre 2010 ; c'est donc le premier que j'écris depuis deux ou trois ans au moins.
J'avais dans un coin de ma caboche et de mon bureau, une succession de mots lourds, que je me proposais de faire rimer un de ces jours. Des "citadelle" et des "sortilège" dont je me disais qu'ils seraient de bons passeports. Et puis d'un coup d'un seul, une sorte de révélation. J'avais écrit pour faire rigoler autour de moi en juin 2005 ou 2006, un sonnet bête et prétentieux, mais qui avait commen
cé sur l'idée de violoncelle et d'archet. Pourquoi ne pas rassembler ces bribes pour aboutir à quelque chose de mieux fini ?
En vérité la rédaction fut laborieuse. Je pense que j'ai péché par ambition : je voulais quelque chose avec des tas de sens cachés et finalement je pense que j'ai commis quelque chose de carrément ésotérique. En fait, je pense que le thème était déjà épuisé. D'ailleurs, on retrouve ici des références déjà existantes dans les textes précédents : ventre, hanche etc... Et puis, mon "alors que sous mes doigts les cordes musicales / soient tes hanches creuisées au souffle de tes râles" avaient déjà tout dit dans le texte d'avant...
Bref, une sorte de resucée pas très digeste... Il existe une variante de ce texte : j'avais rajouté deux vers à la fin pour passer de 4 à 6 vers. Le dernier quatrain devenait ainsi deux tercets, et l'ensemble se transformait en sonnet. Artifice un peu maladroit, mais les deux vers en question m'étaient flatteurs : "Dans ce lit défendu où j'ai toujours dit vous / Nous étions clandestins que le "tu" désavoue".
J'aimais cette idée de vouvoiement qui demeure malgré le tutoiement des coprs. La rime en "ou" aussi, j'aimais bien ! Sheller s'en sert très bien dans des miroirs dans la boue et je trouvais que cela donnait au texte une douceur et une mollesse ("smooth !") très palpable. L'idée de l'amour clandestin aussi, me plaisait bien : un cliché, mais qui en vaut un autre. L'idée qu'une femme pouvait rester "vous" malgré tout, marque de respect mais aussi de distance, comme une sorte de personnage détaché de la scène, comme une inconnue qui passe en fait. Plus cliché que ça, tu meurs ! Je ne sauve pas grand chose de ce texte, sinon l'excitation de la création.



Pour le second, c'est un peu mieux.
J'ai donné dans la rime unique, comme cela m'avait réussi dans "la Mante".Mais je ne suis pas certain d'avoir atteint le sommet de naguère. Pour, rimer en "ule" je reconnais que c'est tellement osé que c'est presque... ridicule !Cette fois, c'est un vrai sonnet : 4+4+3+3.Je l'ai construit sur une double dynamique : la rime unique en "ule" et l'alternance de "pour" et de "contre". Confirmation de ce qui s'est révélé dans "Violoncelle" : quand c'est trop ambitieux, ça ne marche pas vraiment. Obsédante, une image me revenait pendant toute la rédaction du texte : la Maja desnuda de Goya. Et même pour être précis, juste le haut du corps, la tête les épaules et les mains sous la nuque.
Je ne sauve qu'un vers : "contre un peu d'évidence entre nos particules". Le reste, ma foi, me paraît bien poussif.
Mais enfin, "la bascule" aura eu un mérite inattendu : celui de m'inciter à aller voir comment j'écrivais avant ! C'est à dire avant de donner dans le compliqué. Eh bien, je fus heureusement surpris ! J'avais dans mes compositions adolescentes en vers moches une spontanéité bien supérieur, et qui donnait des phrase moins élaborées mais bien plus souples, bien mieux construites. Et puis, surtout, j'étais moins monomaniaque : là, franchement, c'est le quatrième sur le même thème... Je voudrais aussi passer à un autre type de construction, laissant moins de place aux adjectifs, et plus aux conjonctions, sinon aux conjonctures !
Quelque chose aussi de moins contemplatif, de plus narratif, de moins lourdement suggestif aussi.

samedi 9 octobre 2010

Les sens ordinaires

Bon, ben, ça se tire les amis ! Sans aller jusqu'à considérer qu'on approche les fonds de tiroirs, je dois admettre que j'en suis à valoriser le second choix. Et puis, après tout, relisant avant de le mettre ici cette "ivresse des sens" je réalise qu'il a quelques qualités ; même si je ne pense pas que c'est le genre de textes dont je me prévaudrais partout, s'il advenait qu'on me demande d'en assumer le paternité, je ne renierais pas cet enfant.
Si mes souvenirs sont exacts (et en général, ils sont excellents !) j'ai écrit "l'ivresse des sens" un matin dans le bar trop grand et trop propre en face de la fac. J'y tenais une sorte de quartier général et généralement solitaire. Bah ! Je travaillais comme veilleur de nuit à l'époque et je m'autorisais donc à sécher à peu près tous les cours. Une clope, un café, un bloc pour écrire, et j'étais parfaitement à l'aise.
Dans ce texte, je voulais bien entendu faire un parallèle entre deux impressions qui m'ont toujours paru très proches : le curieux sentiment coupable qui nous étreint après un plaisir plus ou moins mérité, plus ou moins usurpé que ce soit en l'occurrence après le sexe ou après la cuite. Il y a à mon sens une sorte d'analogie que les virginaux sexuels ou alcooliques ne peuvent pas connaître. Ces deux populations étant évidemment assez peu nombreuses, je résolus de m'adresser à tous les autres, c'est à dire l'immense majorité de mes contemporains qui ont au moins une fois dans leur vie eu une expérience sexuelle et pris une cuite (il n'est pas tout à fait nécessaire que ces deux événements aient été concomitants pour rendre valable la démonstration...)
Il faut dire que le contexte, comme chaque fois, avait eu un impact majeur : je venais de voir tard sur Arte un docu plutôt bien fait qui pointait les analogies entre la femme dans sa dimension sexuée et maternelle, et la guerre faite par les hommes (mâles) ; un truc assez troublant : la première bombe atomique s'appelait "little boy" et Paul Tibbet, le pilote du bombardier Enola Gay (comment je fais pour me souvenir d'un truc à ce point secondaire que le nom du pilote en question ? Ça me dépasse...), bref le nom "Enola Gay" est celui de sa mère... Troublant non ? Et que dire de Saddam Hussein et de son appel à "la mère de toutes les batailles" ?
Re-bref, j'étais donc bien dans l'état d'esprit du gars qui cherche des corrélations partout... Dans le même temps, je venais de découvrir, parce qu'un film l'avait reprise en titre, l'expression "post coïtum, animal triste" ; je ne pouvais pas laisser lasser cela... Donc, allons-y pour les rapprochements oiseux.
Et puis, à y bien regarder, sans même verser dans les chansons à boire, il y a bel et bien une analogie entretenue entre la beuverie et le sexe. Est-ce vraiment un hasard si tout se fait derrière l'expression "un dernier verre à la maison" ? Est-ce hasard si les orgies ne se conçoivent qu'avinées ? Il y a dans la volonté de dépasser ses inhibition, un recours massif aux subterfuges qui nous y aident : au premier rang desquels ont place habituellement l'alcool mondain, censé (davantage par posture que par réel effet) nous mettre en situation de passer les derniers remparts...
Cette frénésie commune à vouloir consommer, à vouloir consumer m'a toujours paru suspecte, et d'abord parce que globalement, j'avais toujours du mal à consommer... J'ai l'alcool triste, et le sexe timide... Autant dire que dans un cas comme dans l'autre, il faut remplir mon verre...
Revenons au texte en lui-même : je ne sauve qu'un vers de cet texte pas inoubliable : "les alcools que l'on puise aux lèvres entrouvertes" ; image à l'érotisme trouble ! Et que les plus distingués linguistes auront tout à fait comprise...
Je ne peux pas dire que ce texte ait jamais suscité beaucoup d'enthousiasme ; il est reproduit ici tel qu'il figurait en 1995 dans Le Renégat N°4 ; il constituait une sorte de lecture que je voulais récréative, un poème pas trop nébuleux ni hermétique à la portée de tout le monde. je dois admettre que quelques uns de mes lecteurs ont souri ou pouffé au moment de "il faut payer tribu à l'implacable loi / A près la beuverie vient la gueule de bois." Oui, sauf que je n'avais pas écrit cela pour faire drôle... C'était, sans profondeur certes, le fond de ma pensée... Mais après tout, si en faisant sourire malgré tout le message passe, pourquoi s'en plaindre ?

mercredi 14 juillet 2010

Le poète aime les tunes !


On pourra pas dire que je suis esclave de l'internet et des blogs qui y pullulent... Ce serait même plutôt l'inverse. Mais bon, je me faisais royalement chier l'autre jour et cliquant sur le lien qui m'emmène de temps en temps sur Le Cénotaphe je me suis dit que ce serait bien d'y mettre d'autres textes qu'après tout je ne renie pas trop.
Voici donc
Heures infinies un titre bien bien pourri pour un texte qui a son histoire. Son écriture fut assez rapide, en fac bien entendu. Je voulais relater la solitude du poète et sa démarche créatrice. Bon, il est de facture assez simpliste : une seule rime par strophe. En fait, je voulais dès l'origine écrire une sorte de chanson : je suis fasciné par ceux qui écrivent des chansons, leur capacité à sortir d'une métrique unique dans le texte, la capacité à composer des textes qui puissent laisser une place récurrente à un refrain. Je suis moins admiratif de la mise en musique des textes ; il suffit de réécrire même mentalement certaines chansons pour s'apercevoir que plaquer un texte sur une musique ou l'inverse n'est pas si compliqué. En revanche, écrire un texte avec une respiration chansonnesque, ça ça m'épate.
En règle générale, j'aime dans les chansons décortiquer la façon dont elles sont construites. Et parmi les bâtisseurs, j'admire particulièrement la technique sûre de
Brassens, de Nougaro (alors que ces chansons m'agacent la plupart du temps, je reconnais qu'elles sont très très bien construites)... Renaud aussi (au moins dans sa période "chanteur énervant") savait faire une chanson. Bref, ça devait être une chanson, mais comme je ne sais pas faire... c'est resté un petit poème. Toutefois, je reconnais à ce texte au moins deux ou trois petites choses intéressantes. Au-delà de l'exercice d'une rime par strophe, on reste dans l'alexandrin classique. Je suis satisfait de quelques images créées par le texte : cette idée de la strophe 2 où les nuages sont les subterfuges pour évoquer les couleurs et les dessins sur la surface de la mer ; on le comprend notamment quand je dis que le vent "modelait" ces paysages. Bref, en sorte de peintre de marine, je voulais évoquer les jeux de lumière entre cieux, nuées et flots. Je pense avoir réussi au moins cela... J'avais dans mes souvenirs, l'image d'une arrivée au port d'un grand voilier, dans un ciel flamboyant. Je n'ai pas retrouvé cette image, mais ça ressemblait vaguement à ça :






Je voulais mettre ce texte sur le
Cénotaphe pour une autre raison : quand je l'ai écrit, le mot "tune" était donné avec deux acceptions courantes ; l'une évoquant l'argent en langage vulgaire, l'autre donné pour synonyme à "tunage", sorte de digue en tressage de branches... Or, cette dernière acception a depuis disparu des dictionnaires courants : je ne l'ai plus retrouvée que dans le Littré, réputé comme gardien d'un langage hors d'âge... Pire, le mot "tunage" n'est plus désormais associé qu'au "tuning" ! En gros, si je ne ma magne pas de faire exister ce texte maintenant, dans quelques mois il ne sera plus qu'une curiosité faisant rimer "dune" avec la bagnole maquillée du voisin... Consternant !
Une fois ce texte écrit, je l'avais fait lire à ma sœur et nous nous étions mis à le chanter sur l'air de je ne sais plus quelle chanson de
Renaud ; une chanson lente et sur laquelle on aurait pu chanter n'importe lesquelles des alexandrins ; mais enfin, il y avait dans cette initiative comme une sorte de retour aux sources du texte, puisque précisément il devait à l'origine être une chanson.
J'aime assez ce texte, même s'il commence assez mal : "j'eus" c'est assez moche ! L'entame est donc ratée ; le reste est efficace à mon sens, mais sans génie réel. La reproduction ci contre est issus du
Renégat N°4 ; le dessin est de Milka Poser.

vendredi 13 novembre 2009

Le Seigneur de la jongle

Alors là, on ne peut pas faire plus frais dans le dernier né. Bon, c'est vrai que c'est là le dernier poème en date, mais ça ne veut pas dire qu'il date d'hier non plus ! Il a bien deux ans le gaillard !
Je l'ai écrit un peu par hasard, un peu par défi aussi, pour voir si je pouvais dépasser le texte précédent sur lequel mon idée était que je ne produirais jamais rien de meilleur.
Et en effet, je trouve le texte moins bon que l'autre, moins bien ficelé. Autant le texte précédent me semblait bien circonscrit, présentait selon moi une unité bien tangible, autant cela semble partir dans tous les sens. Néanmoins, il est probablement le plus littéraire de tous, celui dans lequel j'ai fait le plus d'emprunts. Les termes "faim du tigre" sont en référence à ce titre de Barjavel que Marianne me fit lire. Bon, pas inoubliable sur tous les points, mais pas mal sur l'aspect féroce. J'ai ré-entendu parler de ce bouquin il y a moins d'un an, un de mes homologues lyonnais l'ayant choisi un jour de stage comme support à une intervention de type "expression en public sur un thème choisi". LA phrase du bouquin, celle qui en résume l'esprit est : "l'homme, c'est une seringue poussée par un bulldozer". Il n'échappera à personne quelle force poétique recèle cette saillie aérienne et pure ! Il aurait été dommage que je passasse à côté, non ?
Autre emprunt, la rime entre "tigre" et "immigre" que j'ai largement empruntée à Hugo ; mais d'un autre côté, c'est le genre de rimes emmerdantes ; pas grand chose qui puisse rimer efficacement. C'est du vol qualifié, je sais bien, mais il faut voir aussi que lorsque Hugo fait rimer "tigre" et "émigre" (entre "émigre" et "immigre" le principe est le même et mon maquillage grossier ne cache pas le vol...) il en profite pour sortir une ânerie demeurée célèbre, et j'ai tablé sur le fait qu'on se souviendrait plus de la connerie du grand poète que de la rime qu'il avait utilisée pour y parvenir ; souvenez vous, c'est le fameux : "Ah ! Mon très cher cousin, vous voulez que j' émigre / Dans cette Afrique où l' homme est la souris du tigre !" (Ruy Blas, acte IV, Sc. 2)... Bon il est toujours rassurant de constater que les grands hommes ont des faiblesses... Bien évidemment, la bêtise d'Hugo est décelable pour les moins incultes de mes lecteurs, mais je file la solution aux imbéciles qui n'y connaissent rien en faune sauvage, contre une enveloppe timbrée pour la réponse.
Encore un emprunt avec "Et soit l'or et le pourpre au manteau que je tisse" ; c'est plus subtil, puisque c'est né à partir d'un savant mélange des paroles de Gainsbourg dans "Initials BB", à savoir "Tandis que des médailles / D'impérator / Font briller à sa taille / Le bronze et l'or (...) / Et c'est comme un calice / A sa beauté" ; j'aimais bien cette idée d'alliage métallique ; il y a dans ces paroles un côté mystérieux et latin que je voulais rendre aussi : d'où "l'or et le pourpre". Enfin, je voulais marquer l'hommage à Gainsbourg en usant de la rime en "ice" (ou "isse"). J'imagine que ça passe inaperçu, et c'est aussi bien, parce que je suis assez content de ces deux vers dont je revendique la création totale, même s'ils sont inspirés par d'autres.
Encore un emprunt avec le dernier vers : parfaitement évident celui-là puisqu'il est repris in extenso dans "Il faut vivre" texte sublime auquel je n'enlève (presque) rien.
Bref, ce dernier plagiat est une sorte de tache finale ; mais j'ai des circonstances atténuantes : d'abord, je n'exclus pas de reprendre un jour ce dernier vers pour en faire une phrase qui soit vraiment de moi ; les emprunts in extenso ont tendance à me rendre insatisfait de moi-même. Enfin, il y a "Alors, que sous mes doigts les cordes musicales / Soient tes hanches creusées au souffle de tes râles" ; eh ben mes enfants, deux alexandrins comme ceux-là, je veux bien qu'on m'accuse de tous les pillages pour qu'on m'en laisse la paternité. Ils me sont arrivés comme des évidences et me sont tombés dans l'oreille d'un coup d'un seul. Et je persiste à penser qu'ils sont parmi les meilleurs que je ne produisis jamais.
Bon, il en ressort quand même que ce texte sent le "déjà vu" ; mais comme exercice de composition, je ne lui conteste pas une vraie fonction !
Il y a, pour finir, un mystère sur le titre du poème : en fait, je voulais essayer à l'origine une sorte de chanson avec cet alexandrin pour refrain ; mais bon, je l'avais déjà fait sans vraiment en retirer tout le contentement attendu. Pour autant, je trouvais ce vers assez bien balancé ; plutôt que de le garder comme phrase introductive, je l'ai mis en titre, même s'il n'a pas grand rapport avec le reste. En fait, il résonne en moi comme le plus intime des aveux : on m'a tellement et si souvent pris pour une grosse brute épaisse de corps sinon d'esprit, que cet "amant maladroit" c'est un peu moi, c'est le type à grosses pognes pour lequel on se dit que le désir, la sensibilité, l'élévation sont des incongruités absurdes. Combien, parmi ceux que je côtoie, savent ma vibration poétique, ou même la soupçonne sous mes dehors frustes ? Ce poème où je foisonne, c'est l'expression de ma considération distinguée pour celle "qui sera ma femme. Celle que j'aime, en somme !"
Naturellement, les tigres vivent en Asie et pas en Afrique.