dimanche 25 septembre 2016

Sous une bonne étoile

Contemplant les étoiles, je me pénètre de l'insignifiance des choses.
Cette citation de de Gaulle, découverte dans ses mémoires, m'a scotché. Purgeons l’ambiguïté tout de suite : je sais bien qu'il y a dans cette formule un côté "que voulez-vous ma pov'dame, on est bien peu de chose !", mais comme tout, absolument tout, est fongible dans ce fatalisme de concierge, essayons de passer outre la tentation du vide et approchons-nous de l'infini.
Ce qui m'a scotché dans cette phrase, ce n'est pas tant la crise d'à-quoi-bonisme du grand homme ou même son fatalisme, c'est la poésie de la formule et du verbe.
De Gaulle, qu'on s'imagine en proie aux choix à faire, corseté par sa rigueur militaire et sa posture de grandeur, devait avoir des convictions nettes et la seule difficulté de les affirmer, de les faire valoir, de les faire vivre.
Et le voilà, sur un chemin de Haute-Marne, se perdant dans le ciel et "contemplant les étoiles" ; il ne s'y dissout pas, il n'y disparaît pas, il en est l'immense spectateur ! Il n'est pas écrasé par le poids de l'infini ; il est subjugué par la dimension du temps et l'immuabilité du ciel. Et il "se pénètre" de cette idée que rien ne bouge à l'échelle des étoiles. Encore une fois, il ne se fond pas dans l'infini : il s'en pénètre ! Curieuse formule ! "je me pénètre de L'INSIGNIFIANCE..." Comment se pénétrer de ce qui est insignifiant ? Le signifiant Vs le signifié ? Il y a les étoiles dont on a une image précise, et "les choses" c'est à dire tout le reste, qui ne signifient rien !?

Quelle claque ! Moi qui ai toujours eu la tentation du ciel !
Je devais avoir 6 ou 7 ans ; je venais de me voir offrir un petit avion de plastique à catapulter avec un élastique. De mémoire, une belle voilure delta en plastique bleu assez épais. Je sortis sur le perron de l'immeuble et lançai une première fois l'avion. Arbre. Je le récupérai et résolus de tenter des vols plus verticaux qu'horizontaux pour éviter de perdre l'engin. Je visai le ciel ; l'avion fila, dépassa le toit plat de l'immeuble, accrocha dans le même mouvement le soleil et le vent, embarqua sur l'aile gauche, plana un dixième de seconde et disparut gracieusement de mon champ de vision ; sur le toit. Perdu ?
Je me souviens être resté de longue minutes comme hébété : ce jouet tout neuf qui venait de disparaître m'importait assez peu. En revanche, je venais de découvrir que le ciel était accessible ! Le ciel des vrais avions, était celui dans lequel mon jouet avait plané ! Au dessus du toit , au-dessus de moi, au-dessus de tous et de tout, il y avait un immense espace dans lequel les objets gracieux filaient à toute allure, dans lequel on pouvait se mouvoir !
Je pris conscience du monde et du globe ce jour-là ! Je regardais autour de moi et, miracle du cerveau humain, je me fis mentalement ma première vue aérienne du quartier. Tel marquage dans la rue, tel chemin près de ma fenêtre, telle couleur de toit... Tout cela pouvait prendre un aspect si différent vu d'en haut !
Dès lors, je passais en été de longues heures allongé dans l'herbe à regarder passer les avions qui traçaient leur chemin blanc dans l'azur.
Contemplant les avions, je me pénètre de l'insignifiance des jouets... 
Naturellement, j'en suis venu à me jeter dans les espaces nocturnes ; j'ai quelques souvenirs de nuits à Hauteville avec le centre de loisirs, où, laissant les autres discourir et jouer autour du feu de camp, je m'allongeais les mains sous la nuque et me perdais dans le cosmos. Pas vraiment de grande considération là-dedans ; pas de grande fulgurance sur la brièveté de l'existence humaine, mais à 10 ans, mes premiers ressentis plurisensoriels : la nuit obscure ; le brouhaha des autres ne couvrant ni le crépitement aléatoire du feu ni la ritournelle vaine des grillons ; le froid du soir tombant sur les chevilles et dans les narines ; l'odeur des blés tout proches ; la chaleur diffuse du feu de camp ; les odeurs de pin des bûches coupées (souvent par moi !) quelques heures auparavant ; les hautes herbes qui sous moi se couvraient de rosée et exhalaient leur parfum d'été ; et la vue chaque minute plus précise de ce firmament gigantesque et indifférent ; une leçon d'indifférence. Peut-être est-ce cette indifférence qui troubla de Gaulle.
Je m'évertue à regarder les étoiles avec distance (forcément) et déférence ; j'ai développé quelques connaissances astronomiques, mais le moins possible ; pour conserver le mystère ; parce "qu'on admire mal ce que l'on connaît bien". Et je veux continuer à être sous le charme un peu magique des firmaments indifférents.
Je me souviens avoir attrapé Saturne, un soir, avec ma lunette astronomique. On voit parfaitement les anneaux de Saturne ! Quelle poésie ! Quelle immensité ! Quelle impudeur, aussi, me suis-je dit ! Comme si j'avais voulu, au lieu de me laisser pénétrer par l'insignifiance des choses que nous imposent les astres, soulever le voile céleste regarder l'Olympe dans les yeux. Je n'y suis quasiment jamais retourné. Saturne a ses anneaux ; je le sais  ; je le savais avec plus de certitude et de poésie, (avec une foi de croyant) qu'en les ayant vus de mes yeux.
"Dites à quelqu'un que le ciel compte cent mille milliards de milliards d'étoiles et il vous croira sur parole ; dites-lui que la peinture est fraîche et il voudra toucher pour en être sûr".
C'est la version britannique de l'insignifiance des choses, encore que les britons sont davantage sur l'inaccessibilité que sur l'insignifiance ; mais bon ! La poésie est française ; le commerce est anglais. 

Eh bien, rien n'est comparable au spectacle des étoiles ; pourtant, en des circonstances comme celles décrites dans ce sonnet, les étoiles peuvent aller se faire voir !
"L'insignifiance des choses" ne résiste pas du tout quand on aime à la belle étoile !
Je ne voudrais pas réécrire Uranus ; d'autant que le message est rigoureusement inverse : les étoiles et l'espace, ça peut être tout petit, sans intérêt, minuscule et restreint quand on embrasse à la belle étoile. On peut choisir de préférer l'immensité d'un regard et se jeter dans cet infini aussi mystérieux qu'une constellation.

mardi 26 juillet 2016

Le petit m'atteint (bis)

Ah , Le Cénotaphe, enfin, remplit son rôle, puisque me voici à publier des vieilles choses ; plus exactement, me voilà à finir un vieux poème laissé en plan. En juin 2014, j'avais écrit deux quatrains (voyez la reprise ci-dessous) sur la magie du jour qui se lève. Évidemment, ce n'est pas d'une originalité phénoménale, amis après tout, pourquoi faudrait-il se dispenser d'écrire simplement parce que l'image est déjà parue ?
Donc, j'ai poursuivi le poème. Il me restait comme un travail à faire, une tâche à accomplir, et en cela, l'idée d'avoir à le reprendre ne me plaisait qu'à moitié ; écrire par obligation, quelle purge !
Je suis plusieurs fois revenu vers ce texte ; le dernier vers du second quatrain ne me plaisait pas ; il était trop compliqué, trop emmêlé. Je voulais rendre la juxtaposition des couleurs dans le ciel du matin, mais ça n'allait pas : "Entre l'ombre et le noir quelques minutes assises / La pénombre de l'aube et des soirs bord-à-bord" ; il y avait un hiatus subjectif là-dedans ; comme une redite ou un "mal dit" assez grossier.
Il fallait donc, avant d'envisager la suite, reprendre ce vers ; je l'ai tenté maintes fois sans y parvenir. Et depuis quelques jours, j'avais dans la tête une image qui pouvait se résumer par "la ligne des toits" ; encore fallait-il lui trouver une expressivité suffisante, mais comme souvent, chaque fois que je voulais mobiliser mes pensées sur cette moitié de vers, j'étais pollué par une création d'autrui ; en l'occurrence "Le Capitaine" de Sheller et son "Dites-mois voyez-vous au loin la ligne des dunes / Qui borde la maison de thé ?"
Donc, première tâche, arriver à s'extraire de cette musicalité ; ce qui me prit deux jours et deux nuits avec le phénomène classique qui fait qu'on tient l'idée qui va bien au moment de s'endormir, qu'on ne se lève pas pour la noter "parce que c'est tellement limpide et évident que je m'en souviendrai forcément" et qu'au matin, on l'a déjà oubliée et qu'il est impossible de la retrouver....
Donc, "sur la ligne des toits d'où l'aube hésite encore" est quand même bien mieux que le version d'avant.

Restait à poursuivre ce poème ; mais je me méfie de moi-même, et comme je me sais très porté vers les 5 strophes, je me suis dit que le mieux serait encore de produire un sonnet, c'est à dire de n'ajouter que 6 vers à l'ensemble.
Ce qui n'est pas forcément plus facile.
Je voulais utiliser, comme je l'avais évoqué dans mon commentaire de juin 2014, le son du sable sur les trottoirs qui est particulier dans les matins d'été ; mais j'avais déjà utilisé "sable" dans mon fameux "monnaie de songe" que je ne changerais pas pour tout l'or du monde.
Puis, l'idée des coureurs du matin ; plus ennuyeux, Sheller la déjà fait ; oui, mais c'était une image d'un parc, et j'avais, moi, celle d'une rue et d'un trottoir en sable (on dit en "gore" comme je l'ai appris quand j'étais en 4ème à Lyon, mais je n'ai plus jamais entendu ce terme ailleurs ; dans le coin burgonde comme ailleurs, on dit "en stabilisé" alors que pour moi, les trottoirs ensablés comme les terrains de sports ont toujours été en gore... Au point que j'ai fini par imaginer que ce terme n'était pas le bon ou constituait un idiotisme si local qu'il ferait mieux de rester discret. Et puis, zut ! En cherchant un peu, j'ai trouvé en effet que le terme était surtout utilisé dans le lyonnais, et qu'il avait même une orthographe spécifique dans le beaujolais, en gorrhe, et même ghorre ! Alors bon, va pour gorrhe ! - https://fr.wikipedia.org/wiki/Ar%C3%A8ne_(g%C3%A9ologie) )
Donc, j'ai gardé mes joggers ! Et le vers "font tinter bien trop tôt le gorrhe des trottoirs" avec tous ces T qui marquent le rythme de la course.
Pour les deux tercets, je me suis penché sur les règles en matière de rimes et de croisements ; j'ai surtout retenu qu'en termes de règles, il n'y en avait quasiment aucune ! Aussi ai-je inventé ma propre règle avec un audacieux : ABA/BAC.
Quant au message du dernier tercet, je le revendique comme la transcription exacte des sentiments de solitude et de toute puissance de celui qui, seul, assiste au lever du jour.
Dans ce sonnet, finalement, chaque strophe à son vers majeur !
Le titre, en revanche, bon, c'est bâclé ! On trouvera mieux !



[Publication du 12 juin 2014]

Voici une dizaine de jours que j'ai écrit ces lignes. Peut-être plus.
Tous les ans vers le mois de juin, je souffre d'insomnies terribles : je me réveille à l'aube, poussé par une inexplicable nécessité de voir le jour se lever.
De mes années de veilleur, je garde des souvenirs crus de petits matins d'été : une compilation de sensations pour tous les terminaux sensoriels : l'odeur qui monte de la terre et des bitumes, les sons clairs dans l'air sec, la luminosité qui donne à tout des couleurs inespérées quelques minutes auparavant. La chaleur qui tombe d'un coup, qui s'impose d'emblée dès les premiers rayons de soleil qu'on prend directement ; cette chaleur qui n'est d'abord que dans les espaces soumis au soleil et dont on s'étonne quelques minutes plus tard, qu'elle se répande au-delà de la lumière qui la génère. D'abord, tout s'éclaire ; seuls se réchauffent les espaces exposés au soleil. Puis, même ce qui reste à l'ombre s'embrasse et cuit.
Dans l'air tout neuf du petit matin, le bruit des pas est cristallin, le sable des trottoirs résonne en grelots.
Et sur tout cela, j'ai le souvenir de l'odeur inimitable, entre le pain grillé et le caramel, de la cigarette qu'on allume parce qu'on est debout depuis déjà deux heures...
Je voulais rendre plus ou moins ces impressions ; exercice difficile, puisque je ne suis pas certain du tout que ce ressenti soit très partagé par quiconque : il faut avoir été veilleur de nuit pour comprendre ? Au moins en édulcorant un peu, on peut peut-être être parlant pour le plus grand nombre ?
Dans ce qui n'est probablement ici qu'un  début (deux petites strophes), je me contente de "que le sable aux paupières paye en monnaie de songe". Depuis des années je voulais utiliser ce jeu de mot monétaire. Je trouve que dans ce contexte, ça le fait bien.

mardi 26 avril 2016

Hugo Bros


Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard
Je n'ai pas une grande passion pour les poètes du XXe siècle en général, et carrément un mépris affiché pour Paul Eluard ; là, coup de bol, la citation est d'Aragon.
Citation elle-même assez crétine, mais bon, qu'attendre d'Aragon ?
En fait, plus j'avance dans la création, même épisodique, c'est à dire dans la retranscription de mes états d'âme, plus je m'aperçois des curieuses coïncidences qui créent des connexions entre les gens, les instants, les circonstances.
Ainsi, par exemple, je voulais ici, dans ce commentaire, rendre justice au texte initial, à savoir Gastibelza ; un texte de Victor Hugo sur une chanson (quelle musique !) de Brassens.
Alors oui, voilà, j'assume complètement : j'ai voulu faire un texte sur cette rythmique particulière, une chanson facile puisqu'étant plus proche du cover que de la création musicale ex nihilo (dont je suis parfaitement incapable).
Dans Gastibelza, deux choses à noter : d'abord ce titre ; moche ; mal fichu ; par du tout engageant ; raté ; puis le parti pris hispanisant ; une vraie réussite ! La répétition de la rime finale en agne/ou est une pure merveille ! Quand on regarde de près les références hispanisantes, on s'aperçoit qu'elles sont largement bidons, mais à l'écoute, pas de doute, c'est l'Espagne à portée des portugaises.
Rythme très très obsédant qui me semblait très complexe et très difficile à reproduire ; je gardais en mémoire cette chanson entendue une fois ou deux ; je ne me souvenais pas du titre (et pour cause !) mais très bien du "le vent qui vient à travers la montagne / M'a rendu fou". Et je gardais aussi le souvenir du parti pris hispanisant.
Bien ; et donc, là, pour rendre hommage aux créateurs originaux, je ressors une citation qui colle parfaitement pour annoncer d'emblée que j'assume d'être un faussaire, et de qui est-elle cette citation ? D'Aragon ; l'Aragon, c'est pas la Castille, mais enfin, c'est l'Espagne et Boby Lapointe pense comme moi.
Bref, toutes ces références se télescopent, et je trouve ça soit juste amusant, soit tout à fait troublant.

Ainsi, une chanson sur l'air de Gastibelza.
Dieu que ce fut difficile !
Quasiment aucune strophe ne fut aisée ou même agréable. Impossible, cette fois, de composer en une seule session sur mon bloc à carreaux ; j'ai écrit chaque strophe sur une longue période. Le première n'est jamais la plus compliquée, et cette fois, ce fut encore plus vrai. Il a fallu d'abord trouver de quoi parler. En ce qui me concerne les sensations vécues sont toujours un tropisme dont j'ai un mal fou à sortir. Toutefois, dès la première strophe j'ai utilisé une idée qui m'était venue voici 3 bons mois : combiner des jeux de mots avec "mal" et "mâle" ; j'avais ainsi sur une petite feuille de papier, listé les expressions contenant le mot "mal" et que j'avais remplacé par "mâle", ce qui donnait des choses très amusantes. Il faut aussi dire qu'en terminale, j'étais le seul garçon de la classe (ou presque, l'autre étant assez absent du "groupe classe" pour de pures raisons sexuelles qui l'entraînaient à préférer le "groupe classe" de sa dulcinée) ; en cours de sports, notamment, j'étais le seul mâle ; très astucieusement, le prof de sports (un sportif de rencontre, puisqu'il s'agissait d'abord d'un lettré) m'avait surnommé "le mâle nécessaire" ; je goûtai l'astuce et le compliment et je nourris dès lors une affection pour cette expression dont les vertus me paraissaient devoir me seoir.
Aussi, je résolus d'insérer dans chaque strophe un jeu de mot "mal/mâle" ; et comme, bien entendu, je m'apprêtais à écrire encore sur des amours impossibles, ça irait très bien !
Oui, mais voilà : le poème de Hugo est techniquement très complexe :
- un décasyllabe (et j'ai beaucoup de mal avec les décasyllabes !)
- un tétrasyllabe
Le tout répété 4 fois avec en plus les rimes ainsi organisées
A
B
A
B
C
D
C
D
Les derniers C/D étant reproduits à chaque strophe !
Bref, deux rimes par vers, quasiment, et la moitié de chaque strophe condamnée par des rimes choisies d'avance. Pfiou !
Je m'en suis sorti en décortiquant de façon quasiment mathématique le texte de Hugo ; en fait, il produit non un décasyllabe, mais un tétrasyllabe (4 pieds) auquel il adosse un demi-alexandrin (6 pieds) ; puis il ajoute un second tétrasyllabe.
Cette technique m'a permis d'avancer un peu plus vite, mais a posé d'autres problèmes, notamment la césure entre le 4+6, et la combinaison des "e" muets ; Hugo, lui, les évite le plus possible ; je sais d'expérience que ce n'est pas bien compliqué, mais n'oublions pas que de mon côté, il fallait là-dedans que je casasse des expressions bien précises (mâle du pays ; de mâle en pis ; mâle nécessaire ; guérir le mal par le mâle ; qui trop embrasse, mâle étreint ; mâle au cœur ; les fleurs du mâle ; les forces du mâle ; le mâle du siècle ; prendre son mâle en patience ; tant bien que mâle ; le moindre mâle ; l'axe du mâle ; un mâle pour un bien ; le remède est pire que le mâle).
Pour le pendant de Hugo et de son vers "à travers la montagne", j'avais en tête une expression obsédante depuis des mois : "sur tes lèvres me taire" ; je trouvais cette image fantas(ma)tique ! J'aime l'ambiguïté des lèvres comme la polyvalence de l'organe, si j'ose dire, à la fois outil de langage, mais aussi du baiser et du goût (pour ne parler que de ces lèvres-là...).
Pour le tétrasyllabe pendant de "me rendra fou" je voulais éviter la forme conjuguée (le plagiat aurait été trop flagrant) et me décidai pour "toute une vie" qui est tout à fait basique, mais je me suis aperçu que le vocabulaire des chansons est de cet ordre : basique, voire très basique. En outre, le "toute une vie" laissait des tas de possibilités pour la dernière strophe qui sert un peu comme un envoi d'une ballade ; Brassens (qui a retouché Hugo) passe ainsi de "me rendra fou" à "m'a rendu fou", et mon "toute une vie" laissait imaginer des "à l'infini" " toute ma vie" "pour une nuit" et toutes les variantes. Les rimes en "i", c'est d'un facile !
Vous vous rendez bien compte que fort de tout ça, composer des strophes s'est avéré très complexe ; se rajoutaient des impératifs : éviter d'avoir les mêmes rimes que dans le texte initial (donc pas de "agne" ni de "ou") et éviter que les rimes A et B soient les mêmes qu'en C et D ou que les rimes des deux tetrasyllabes soient identiques, par exemple :
Il faudrait pas que les vers nous ressemblent
A petits pas 
Je ne sais pas si je suis bien clair ?
Tant et si bien que sur chaque strophe il fallait 3 vers originaux dont le 3 se terminerait en "aire/ie" ; or, les rimes en "aire" ce n'est pas si simple : surtout que je voulais le plus possible éviter les adjectifs (c'est trop facile avec des adjectifs !) ; enfin, je tenais à des rimes vraiment classiques, c'est à dire homographes, comme au XIXe siècle ; éviter de faire rimer "ère" et "aire", mais privilégier chaque fois que possible "aire"/"aire" ; je suis loin d'afficher un score remarquable dans cet exercice...
Maintenant que vous avez ces clefs techniques, je vous fais juge :

Encore quelques éléments de forme : j'ai trouvé le titre sur le tard, à la toute fin du texte en plein dans la période "retouches" ; j’avais dans l'idée de reprendre la dualité "mâle/mal" qui fait l'intérêt du texte, et l'idée d'inverser l’astuce du poème s'est imposée ; il n'y a pas beaucoup d'expressions avec le mot "mâle" sinon "mâle dominant", qui transformée en "mal dominant" et vu la complète obsession qui m'habite depuis des semaines autour des circonstances de ce texte, colle parfaitement.
Au final, j'ai beaucoup retouché ces derniers jours ; certaines strophes ne m'allaient pas du tout ; il reste ici deux strophes problématiques, la 2 et la 3. La 2 fut écrite en quatrième et placée en 2, ce qui lui va bien (toutes les autres sont dans l'ordre de création), mais il y a un hiatus un peu disgracieux au vers 3 "bavard et incertain" ; ce "é/in" dissone. Mais bon, je n'ai pas trouvé mieux. Dans la 3, le premier vers est compliqué à chanter et donne l'impression qu'il lui manque un pied alors qu'ils sont tous là. Reste "près du verre d'eau" ; j'aimais cette image de table de nuit, mais n'étais pas certain que l'image du verre d'eau serait parlante ; testée, il s'avère qu'elle fonctionne ; donc je l'ai conservée. Je ne me suis aperçu qu'hier que, si on respecte la métrique, "Près du verre d'eau" fait 5 pieds ! Mais qui, même en déclamant, dirait "Près du verrE d'eau" ? Objectivement, personne ! Au point que "verre d'eau" devrait s'écrire "verdeau", non ? Dans cette strophe, histoire d'éclairer les prudes, il va de soit que "distraire" une dame en restant "au bord du lit" ne peut se faire qu'en se taisant sur certaines lèvres...
Question retouches, j'ai essayé de changer le refrain entre la dernière et les autres strophes, mais c'est bien l'ordre initial (reproduit ici) qui me semble le meilleur : futur antérieur x 6 et pour finir, conditionnel.

"Secrétaire des insomnies" dédié à toutes celles qui m'empêchent de dormir et m'obligent à raconter mes maux pour les soulager.


mercredi 9 décembre 2015

Mathilde est revenue

Et allez !
Encore un texte tout chaud !
Écrit à l'instant.
L'idée était celle de la chanson de Brel "Mathilde est revenue" ; sur cette idée simple : un gars qui commence à maudire sa relation amoureuse et qui écrit pour y mettre fin et qui progressivement doit bien admettre qu'il n'a pas du tout envie qu'elle s'arrête.
Alors voilà, la technique est simple : on prend un vers récurrent, l'équivalent de "Mathilde est revenue" pour boucler chaque strophe. Ici, j'ai joué plus subtil ; n'étant pas aidé par un refrain, il fallait que le "Je ne veux plus te voir" arrive progressivement au "J'ai besoin de te voir". L'astuce est donc dans l'équilibre très dosé de la progression.
Ainsi, on passe du ton sentencieux (strophe 1) avec hémistiche choc et phrase sans appel, à un discours moins affirmé, juste un peu bravache (strophe 2) où on sent le cas coincé par la nécessité de donner des détails, de se justifier du genre "une de perdue, dix de retrouvées !" ; la strophe 3 est celle du basculement ; il fallait qu'on sente le type passer de la décision résolue à l'hésitation puis à l'abandon de ses belles résolutions. Ainsi la strophe médiane est-elle elle-même construite en symétrie, par rapport au texte entier.
Le "il faudrait se revoir" forme déjà très atténuée par rapport à "je ne veux plus de voir" (c'est le JE qui parle) et à "il ne faut plus nous voir" (une obligation impersonnelle a déjà remplacé le JE), est ponctué sur une forme interro-négative alors que les deux autres assertions sont des impératifs impérieux (si j'ose dire).
Ainsi, on passe progressivement dans le retournement d'opinion.
Strophe 4, le type est déjà dans l'idée que se revoir est possible et même envisageable, pour finir par ne plus vouloir que cela (strophe 5).
Bref, l'idée était bien celle de la possession : comment, tout en sachant qu'on ne doit pas le faire, on finit quand même par ne penser qu'à ça, parce qu'on est possédé par une relation dont on connaît les limites, mais aussi les délices.
Bon c'est encore un peu frais : je ne suis pas tout à fait certain d'avoir bien rendu tout ça et d'être dans la bonne progression, ni même que cette dernière est bien perceptible.
Il m'est arrivé souvent, comme à beaucoup je suppose, de ne pouvoir m'empêcher de faire des choses déraisonnables, de me jeter tête baissée dans un danger balisé. Non parce que j'étais persuadé de m'en sortir indemne, mais parce que même en sachant que j'allais sûrement casser du petit bois, les quelques minutes d'absolue félicité que j'allais voler à la noirceur du monde valaient mille fois les risques encourus.
Ça fait des années que j'ai au fond du cœur l'idée d'écrire ce genre de texte sur ce thème. Dans le cas présent, on notera que la femme fatale est assez peu présente malgré tout et en tout cas très très passive. On imagine très bien qu'elle ne demande rien, qu'elle demeure presque étrangère aux cas de conscience du bonhomme qui sûrement se pose bien trop de questions compliquées sur bien trop de choses assez simples (je ne vois pas de qui on parle, là...).


Bon, ne tournons pas autour du pot : on est tous un peu masochiste, les relations amoureuses sont souvent cruelles quand elles sont sincères et se payent parfois très cher.
Alors quoi ? Ne rien vivre pour éviter le danger ? Se protéger toujours au risque évident que si on fait en sorte qu'il ne nous arrive rien, il finira par ne rien nous arriver ? Ou foncer tête baissée dans la certitude des problèmes à venir ? Courir le risque ou laisser passer sa chance ?
Ce qui finalement, revient au même : c'est de toute façon déraisonnable ! De quoi s'en réjouir ou sombrer dans la cafard...
Si dans mon fan club quelqu'un est doué pour les titres, il y en a un à trouver...

dimanche 6 décembre 2015

La liberté guide nos pas

La victoire en chantant / Nous ouvre la barrière / La liberté guide nos pas...
J'aime beaucoup "le chant du départ", cette chanson révolutionnaire reprise comme hymne dans "la guerre des boutons" mais aussi "la gueule de l'autre" avec Serrault. Je crois me souvenir que VGE avait vaguement envisagé que ce chant puisse remplacer la Marseillaise ; pour le coup, je n'y aurait pas été hostile... C'est aussi la chanson que nous chantions en duo Jean-Paul et moi. Un jour, peut-être vous parlerai-je de Jean-Paul.
Mais au-delà de la chanson utilisée en titre, rien à voir entre le texte révolutionnaire (Chénier ? Oui, Chénier, j'ai vérifié et m'étonne encore d'avoir retenu le nom de l'auteur...) et le poème reproduit ici.
J'ai écrit ce texte ce soir (!) ; une prouesse dans le Cénotaphe qui ne se peuple ordinairement que de vieilleries. Je voulais écrire des choses nouvelles : moins orientées "femmes fatales" donc sur un sujet autre que la séduction, la beauté etc ; je voulais aussi me dégager des descriptions dont j'ai usé ces derniers temps ; enfin, je voulais un fil narratif dynamique.
Le sujet ne fut pas long à trouver : comme j'ai la furieuse actualité de tout plaquer en ce moment, il suffisait d'imaginer un départ, une sorte de libération. Un gars qui fait son baluchon et fait ses adieux à son petit monde. Très classique, et je devais du coup éviter les références du genre, entre "je m'en allais les poings dans mes poches crevées", "l'heure où blanchit la campagne" et même la chanson "je vole" de Sardou.
Tant et si bien que j'ai repris mon écriture ancienne au moins dans sa méthode ; bloc à carreaux et on griffonne ; je suis parti d'entrée sur des rimes dont je n'avais pas conscience qu'elles seraient si compliquées. Rimes embrassées ; que je continue à trouver bizarres, pas naturelles.
Le travail a avancé assez vite ; comme souvent, ça m'a pris entre 35 et 50 minutes. Les strophes ont été écrites dans un ordre différent de celui présenté : en l'occurrence 1, 3, 2 et 4.
Je suis assez content du rythme obtenu : cassures, faux hémistiches etc.
Je suis aussi content du vocabulaire plus accessible, presque vulgaire, en tout cas moins pédant que dans d'autres textes. Je voulais aussi créer une 5ème strophe, mais finalement, je ne la juge pas utile du tout.
Les rimes en OMPTER et en OURSE m'ont donné du fil à retordre, mais j'y suis arrivé sans trop de difficulté. Je suis même assez fier de "si tu crois aux regrets que le vent nous rembourse". Objectivement, ça ne veut pas dire grand chose, mais ça sonne bien et ça véhicule une sorte de sens caché (qui n'existe pas, donc) mais que l'oreille commande toujours au cerveau de rechercher dans les forme passive (encore une tromperie, puisque la phrase est à la forme active !).
A coup sûr, ce texte atypique dans ma création ne restera pas sans tache : en beaucoup trop d'endroits il ne respecte pas la métrique. Les vers 5 (strophe2) et 10 (strophe 3) font chacun 13 pieds si on compte correctement ; va encore pour le 10, mais le 5, c'est indépassable. Et le vers 6 utilise une astuce qui me déplaît en écrivant "encor" au lieu de "encore" ce que la métrique autorise mais qui me navre un peu... D'autant que cet usage est complètement périmé !
J'ai commis une grosse bévue dans les circonstances de création du texte. Comme un gros niais, comme j'avais juste eu le temps de le recopier au propre, j'ai voulu le saisir sur mon téléphone. Comme c'était soirée électorale, j'ai profité que tout le monde était devant la télé pour me mettre à l'écart. J'ai recopié mon machin et voilà... Et une bonne demi-heure plus tard, retournant vers l'endroit, je vois AS, un copain, avec le texte en mains !!! J'avais oublié de le reprendre ! Seconde bévue, au lieu de fermer ma grande gueule (le texte n'était pas signé) j'ai dit "mais c'est à moi, ça !" ce qui a jeté le bon AS dans une perplexité gênante...
Quand on est maladroit, on est maladroit.
Et j'ai peut-être perdu davantage encore.


samedi 21 novembre 2015

Tué à bal réel


Exercice récent : rendre compte de deux temps dans le même temps. Ou, autrement dit, comment on peut en arriver à se sentir coupable de vivre certaines choses personnelles et intimes à un certain endroit, quand on apprend qu'au même moment ailleurs, des faits dramatiques collectivement se produisent.
C'est le principe recherché, en général, quand on interroge les gens sur ce qu'ils faisaient d'insignifiant à un moment collectivement vécu comme marquant : "Au moment des attaques du 11 septembre, je me souviens bien, j'étais en train de..." ; suivent alors des scènes de vie classique et sans grand extraordinaire : "je lavais la voiture ; je faisais mes courses ; j'étais au travail" etc. Autant de choses banales qui ont pris ce jour-là une dimension très singulière.
Donc, un couple. Enlacé dans une étreinte ; à ce moment précis, tout leur semble tourner autour d'eux. Et pendant ce temps, les attaques au fusil d'assaut à Paris...
Chacun se souviendra ce qu'il faisait à ce moment-là. Ces deux là aussi : avec en plus, la quasi certitude que j'ai qu'ils se sentiront même un peu coupables !

Donc, le couple préoccupé de lui-même. J'ai choisi de répéter la date "vendredi". Je me rends compte, en fait que chaque strophe est assez indépendante ; la répétition du vers commençant par vendredi en place 1 et 4 encadre plutôt bien le quatrain, mais quand on enchaîne avec le quatrain suivant, on a deux fois coup sur coup quasiment le même vers (1-4-1-...) c e qui fait beaucoup ; chaque strophe commence et termine par la même construction à peine modifiée à chaque entame ; "c'était" ; je voulais quelque chose de très cadencé, de très métronome. Puisqu'il fallait que le temps soit le principal personnage et que ce temps soit dissonant, complexe, asymétrique. D'abord planter le couple dans le temps large : à la fois "né la veille" (ce qui pourrait expliquer, au regard de la fougue des amours naissantes, l'égocentrisme des personnages), ils ont le même âge depuis la nuit des temps ; on est à la fois dans un temps suspendu et à la fois dans une sorte d'éternité ressentie. Chaque troisième vers commence par "Et", principe inauguré avec succès dans "Le Sursis" et que je trouve efficace ; peut-être retravaillerais-je cet aspect un peu "redite" ; rimes croisées, ce qui est bien bien difficile sur une construction aussi figée (répétition de l'hémistiche 1 dans le 4) surtout avec ce vers 4 qui est composé d'une redite du 1 et d'une sorte de refrain qui ne change que pour la rime ; à ce point de l'explication, j'en suis à me dire que j'ai écrit ici une sorte de chanson.
Strophe 2 : assez différente : le couple a disparu, c'est l'homme qui parle de la femme. Le terme "éclatante de noirs " est à dessein ; d'abord, j'aimais cette idée du noir éclatant. Je reste visuellement très marqué par un plan de la Guerre des Étoiles - L'Empire contre-attaque ; le casque (noir) de Dark Vador plein écran, de dos, sur une fond de ciel (noir) étoilé ; tout est noir dans ce plan et pourtant tout est lumineux. Ainsi découvrais-je que le noir pouvait être "éclatant" ; bien entendu, pour parler des attaques de Paris, le terme "éclatante" n'est pas innocent ; on entre progressivement dans la rhétorique de l'attentat.
J'ai utilisé dans cette strophe une construction inédite avec des hémistiches entre guillemets, la locution devant remplacer l'épithète. Pas forcément très très heureux... En effet, mais ça reste très intelligible et les hémistiches en question restent très ancrés dans le champ lexical du temps.
Troisième strophe : je voulais utiliser cette image chopée dans le dernier album des Innocents où la chanson "les souvenirs devant nous"  fait le rapport entre danse et mise en joue. En l'espèce ici, ça tombe assez bien dans l'idée de la mort qui rôde.
Le troisième vers et un recasage d'un vers qui coulait bien, mais que je ne savais pas où placer depuis des années. Encore une fois, l'idée que l'opinion finirait pas désavouer ces amants seuls au monde alors que le monde brûle, me plaisait.
Sur le titre, j'avais d'abord pensé à "Bal réel" ; mais comme ça se termine mal, "Bal perdu" me semble aller très bien.
Ce poème est quand même très frustrants sur bien des points. D'abord, il intervient alors que le précédent (sur le petit matin) est très très loin d'être achevé ; et je n'aime pas ne pas finir ce qui est commencé. En outre, je le plaque ici un peu bousculé par l'envie de le faire connaître (à qui ?) mais il est lui même pas tout à fait abouti. Il y manque une dimension dramatique directe, une sorte de convergence finale entre les deux temps. Sans que je me l'explique vraiment, j'avais imaginé qu'il devrait être composé d'au moins 5 strophes... Il en manque donc deux.


Mercredi 6 janvier ; 
Voilà qui est original, mais pas très surprenant ; ayant collé dans ce blog des choses pas tout à fait abouties, il n'est pas surprenant que je m'attarde à les reprendre ; mais enfin, l'objectif du Cénotaphe est plus ou moins de ressusciter les textes morts, pas de faire la chronique de ceux qui bougent encore !
Donc, il me manquait deux strophes dans ce texte ; et plus les semaines passent, plus je sais que la reprise du texte devient plus hypothétique. Écrire, pour moi, ça se fait un peu dans l’instant ; au moment où j'ai un truc à dire parce que j'ai vécu un truc ; un truc qui peut d'ailleurs pas tout à fait avoir été vécu à ce moment là, mais que les circonstances du moment re-convoque à cet instant. Suis-je clair ? Pour les moins méandreux des esprits que me suivent, ce que j'essaie de dire c'est que des circonstances peuvent me pousser à écrire quelque chose, mais qui n'a pas forcément à voir avec les circonstances déclenchantes. Telle impression à un moment me replongera dans le souvenir ou le fantasme de telle autre et sur cette seconde que je peux tout aussi bien écrire ; et même, c'est le mix de la première dans la seconde qui produit des images et des analyses qui font qu'au final, les impressions superposées font de jolies images.
Bref. Tout ça pour dire que généralement, la conjonction de ces impressions est assez unique, et qu'il n'est pas très honnête de pouvoir y retourner longtemps après dans le même esprit ; pour autant, ce n'est pas impossible ; les "surimpressions" se manifestent heureusement sur un temps assez long (plusieurs jours à quelques semaines) si bien qu'il est possible de retrouver le bon état d'esprit ; bien entendu, plus on attend, plus on risque de perdre de vue l'ensemble.

D'abord, ce fut difficile ; deux strophes ça n'a l'air de rien, mais il a fallu quand même faire violence aux trois autres pour qu'elles acceptent des intruses. Il fallait notamment garder la même cadence très précise dans cet exercice. Éviter les redites, tout en restant dans la progression qui va d'"un vendredi" à "un certain vendredi" ; à part le vers 1 de la strophe 4 qui a une légère distorsion de forme, l'hémistiche n'étant pas identique aux autres strophes, je pense avoir réussi à conserver l'esprit général.
La strophe 4 fut plus rapide que la suivante qui m'a posé de vraies problèmes ; et comme souvent, la clef quoique difficile à trouver, à livré ensuite la solution en un éclair. C'est souvent comme ça : tout est bloqué pendant des dizaines de minutes ; la métrique me condamne à changer de rime, je ne parviens pas à dire ce que je cherche à transmettre ou alors dans un phrasé bancal et artificiel (vous savez, les trucs qui vous obligent à inverser le verbe et le sujet "pour que rimer puisse le poème " ! Notez bien, vous écrivez ça dans un ordre encore plus idiot, genre "pour que rimer le poème puisse" et là, d'un coup d'un seul, on n'est plus dans la licence poétique, mais carrément avec Yoda ! - J'adore les trésors de la langue !)
Donc, tout semble bloqué, impossible, me condamne à renoncer ; et d'un coup, essayant de m'en sortir en focalisant sur un autre détail  du tableau que je veux peindre, ça se met bien et l'image est belle et bien celle que je voulais rendre.
En l'espèce, cette histoire dont on aura bien compris qu'elle prend place le vendredi 13 (novembre 2015), m'a aussi marquée parce qu'il s'agit d'un vendredi 13, date réputée noire, poissarde. Je voulais utiliser le terme "jour de malchance" et d'abord parce qu'en ce moment, je trouve très jolies les rimes en "ance" ; J'ai rapidement trouvé "Paris dans l'ambulance" qui est à la fois une image mortifère, d'urgence et très urbaine ; mais faire le lien entre les deux !? Et finalement, la culpabilité ! J'avais dit que je comptais presque maudire ce couple, le renvoyer à son sentiment de culpabilité illégitime ; coupables de rien, ils s'en voudrons toujours un peu de s'être aimés ce soir-là ; et pourtant, ils ne se sont pas aimés sur des cadavres, non plus ! Rien ne pourrait leur être reproché ; et pourtant, ils devront soutenir sans trembler tous les regards réprobateurs que la conscience sourcilleuse, sans pitié, pointilleuse, castratrice et malhonnête leur jettera chaque fois. Parce que, comme je le dis au début de cette analyse (dont la puissance soporifique l'emporte sur le sujet lui-même !), le soir de leur étreinte ne leur appartient plus et dans ces circonstances si terribles, on ne leur permettra pas d'être égoïstes. Et pourtant, encore, je pense moi qu'ils devraient avoir la force de caractère d'inverser la faute : il ne se sont pas aimés sur des cadavres ; c'est le monde entier qui s'est ligué pour leur pourrir leur étreinte ! Et pourquoi le sort s'est-il acharné à ce point, avec une telle violence, avec un tel déséquilibre de force ? je fais le pari : l'un des deux fera nécessairement le lien avec le vendredi 13 ; un jour où il ne valait mieux pas, visiblement, provoquer le (mauvais) sort !
Voici pour la strophe 5 ; pour la 4, je voulais quand même ramener tout ça où cela s'est passé majoritairement : dans la rue !
J'ai essayé toutes les combinaisons dans l'ordre des strophes, et il apparaît que c'est l'ordre naturel qui me semble le meilleur dans la narration de l'histoire et dans la montée dramatique. Un avis qui pourra sûrement se discuter, mais moi, je ne suis pas objectif. Je pense quoi qu'il en soit qu'on ne voit pas trop le collage, et que prises ensemble, ces 5 strophes peuvent apparaître homogènes ?
Si je focalise juste sur les deux derniers vers de chaque strophe, juste avant, en fait, la téléportation de la scène amoureuse vers la scène dramatique, je trouve que ça envoie vachement, et qu'on est en effet en pleine violence ; crue ; cruelle.
Et je ne voudrais pas la ramener, mais de tout ce que j'ai lu parmi les expressions d'ââârtiste post-attaques du 13 novembre, je trouve qu'il y a dans MON texte une dimension que les autres n'ont pas.




jeudi 12 juin 2014

Le petit m'atteint

Voici une dizaine de jours que j'ai écrit ces lignes. Peut-être plus.
Tous les ans vers le mois de juin, je souffre d'insomnies terribles : je me réveille à l'aube, poussé par une inexplicable nécessité de voir le jour se lever.
De mes années de veilleur, je garde des souvenirs crus de petits matins d'été : une compilation de sensations pour tous les terminaux sensoriels : l'odeur qui monte de la terre et des bitumes, les sons clairs dans l'air sec, la luminosité qui donne à tout des couleurs inespérées quelques minutes auparavant. La chaleur qui tombe d'un coup, qui s'impose d'emblée dès les premiers rayons de soleil qu'on prend directement ; cette chaleur qui n'est d'abord que dans les espaces soumis au soleil et dont on s'étonne quelques minutes plus tard, qu'elle se répande au-delà de la lumière qui la génère. D'abord, tout s'éclaire ; seuls se réchauffent les espaces exposés au soleil. Puis, même ce qui reste à l'ombre s'embrasse et cuit.
Dans l'air tout neuf du petit matin, le bruit des pas est cristallin, le sable des trottoirs résonne en grelots.
Et sur tout cela, j'ai le souvenir de l'odeur inimitable, entre le pain grillé et le caramel, de la cigarette qu'on allume parce qu'on est debout depuis déjà deux heures...
Je voulais rendre plus ou moins ces impressions ; exercice difficile, puisque je ne suis pas certain du tout que ce ressenti soit très partagé par quiconque : il faut avoir été veilleur de nuit pour comprendre ? Au moins en édulcorant un peu, on peut peut-être être parlant pour le plus grand nombre ?
Dans ce qui n'est probablement ici qu'un  début (deux petites strophes), je me contente de "que le sable aux paupières paye en monnaie de songe". Depuis des années je voulais utiliser ce jeu de mot monétaire. Je trouve que dans ce contexte, ça le fait bien.

mardi 21 août 2012

Bonheur du poisson rouge

Il paraît que les poissons ont une mémoire immédiate qui n'excède pas 15 secondes... Outre que cela a permis aux studios Pixar de créer le très réussi personnage de Dory dans "le Monde de Némo", cela me jette dans un océan de perplexité et de circonspection. Je suis perplexe : comment mesure-t-on scientifiquement la durée de la mémoire immédiate  d'un poisson ? Si vous lui donnez à manger régulièrement et qu'il ne vient jamais au devant de vous en remuant la queue, c'est qu'il ne vous reconnaît pas ? Ensuite, je suis circonspect : si nous avions la chance d'avoir une mémoire oublieuse, s'effaçant rapidement, ce serait évidemment handicapant pour tout un tas de chose, mais tellement confortable pour tout un tas d'autres choses... Une sorte de béatitude chaque fois renouvelée devant les merveilles du monde ; jamais blasé, jamais déprimé, toujours surpris et heureux de découvrir... Voilà qui me renvoie fatalement à ce film "Paradis pour tous" que je n'ai vu qu'une fois, et partiellement, à la télé. Rôle principal Patrick Deweare que je déteste (mais vu que le film a l'air d'être son dernier, il lui sera beaucoup pardonné)... mais excellent film quand même, où chacun est amené à prendre un traitement plus ou moins lobotomisant ; tout est alors parfait dans le meilleur des mondes ; les gens s'occupent à des choses futiles (je me souviens d'une scène ou Dewaere, qui a eu le traitement, ne parle que du dessin de sa ceinture abdominale qui tarde à se concrétiser malgré ses efforts de culturisme, tandis que sa compagne -Fanny Cottençon?- essaie de lui parler de choses graves et sérieuses). Je crois me souvenir que la bande sonore est "on ira tous au paradis", à moins que la proximité des titres ait induit dans mon esprit un rapprochement artificiel.
Bref, pas de mémoire : le bonheur ! Aucun regret, aucun remord, aucune frustration, aucune perception du temps qui passe et s'enfuit... Un enfer aussi ! Aucune envie, aucun projet, aucune histoire, aucun avenir !
Je m'amuse beaucoup à l'idée que Dewaere se soit supprimé après avoir fait ce film...
Bref, je me souviens que j'avais écrit aussi un truc dans un poème poussif et qui disait "Dès lors qu'on se souvient, comparant l'actuel / La mémoire est affreuse et devient un parjure / La mémoire est affreuse : on se souvient trop bien".
Si je suis d'accord avec Desproges pour dire que "l'intelligence est le seul outil qui permette à l'homme de mesurer l'étendue de son malheur", alors la mémoire permet de comparer ce malheur et de le situer dans un espace temporel restreint, qui s'amoindrit et résonne des bruits clairs et bien connus de naguère.
Naturellement, c'est sur ce thème que j'avais écrit ce "le Fossoyeur". Pour mesurer dans sa mémoire le sentiment de perte irrémédiable, il faut bien entendu être en situation d'avoir eu des choses à perdre et donc d'en avoir souffert un tant soit peu. Ce qui me fait dire que, même si je n'ai pas la date de ce texte en tête, je pense qu'il date de 1993 ou 1994, guère plus.
Dire que je me souviens des circonstances précises dans lesquelles j'ai écrit ce texte serait abusif. Je me souviens en revanche que, chose rare, j'étais à la maison. De tous les textes que j'ai produits, il a une originalité notable dans sa genèse : il est ici quasiment tel qu'il fut au premier jet. Je pense n'avoir pas mis plus de 30 ou 40 minutes à l'écrire. Du coup, je ne lui trouve aucun vers particulièrement puissant, mais l'ensemble est à mon sens très efficace. Surtout, je le trouve à la fois équilibré, long et assez narratif. De tous ceux que j'écrivis, peut-être est-ce le plus simple, le plus direct. Pas mon préféré pour autant.
Le thème choisi me semblait un peu bateau quand même ; l'illustration aussi, mais je trouve que l'ensemble est assez réussi. Hormis le titre ; quelle pitié ! Ce titre est assez lamentable et ne rend pas justice à l'ensemble. Disons que ce poème est transitoire : le titre est très ado attardé, comme le sont certains tics de vocabulaires qui versent et versifient dans le gore et l'hémoglobine de façon inutile : l'histoire de "l'abcès gonflé" des "purulences" qui sont "vomies" franchement, ça fait ado attardé... Mais ne nous y attardons pas !
L'écriture, donc, s'est faite très très rapidement et sans avoir à forcer ; il reste un vers maladroit : "avec cette impression de provoquer le sort" ; il y a un hiatus assez disgracieux à mon avis...
La cinquième strophe, celle de "l'abcès" a une petite histoire ; d'abord une retouche, puisque après la publication, j'avais modifié le "à coups de pieds" par "à coups d'épée" ; on n'y gagnait franchement pas grand chose ! Un peu moins barbare comme image, peut-être ? Le coup des "remords mal assouplis" est une idée de mon père. Dans un autre texte de prime jeunesse, j'avais écrit un truc qui faisait "...flasque et mou, assoupi...". Mon père m'avait suggéré de mettre "...flasque et flou, assoupli..." A mon avis, il était incapable de mettre un mot sur ce qu'il venait de faire : il venait de créer une allitération du plus bel effet ; cela changeait le sens de ma phrase initiale, mais lui donnait tellement plus de puissance ! Je me souviens que j'avais accueilli l'idée avec distance. L'idée en elle-même me paraissait à ce point excellente, que j'étais presque vexé d'avoir pondu une phrase si creuse... Et puis, c'était la première fois (et pour tout dire c'est resté l'unique fois) que quelqu'un dans mon entourage me suggérait une modification fondée sur son ressenti. Dans cette façon de faire sien mes enjeux, il y avait une sorte de cause commune à laquelle je ne m'étais pas attendu ; mais qui me ravit au plus haut point ! J'ai depuis délaissé le vieux texte "flasque et flou" ; mais dès que j'en eus l'occasion, je me servis de cette astuce : dans ce texte, elle tombe bien. Une sorte d'hommage, aussi.
Bien entendu, je pourrais, j'aurais pu, réécrire certains autres vers ; mais il me semble que cela nuirait à l'équilibre général. J'ai peu lu ou relu ce texte.Il m'apparaît comme une réussite de laquelle je ne tire pas grand mérite. Comme une sorte d'évidence que je n'avais plus qu'à recopier. La dernière strophe est juste comme il faut pour conclure le poème. Encore une fois, je la trouve efficace, idéale à cet endroit, avec les bons mots et le bon rythme, mais elle n'évoque en moi aucune vibration particulière.
La version présentée ici est celle publiée dans Le Renégat N°4 ; superbe dessin de Claude Poser ! Il était présenté en page centrale sur deux feuille, comme un poster. Le pseudo : Pierre (pour mon père ? Je ne sais plus...) ; Vargant : pris dans l'annuaire.