jeudi 9 août 2018

mercredi 1 août 2018

samedi 20 janvier 2018


dimanche 9 juillet 2017

Passager clandestin

Je pose la question : faut-il aimer sa création pour la trouver belle ? Ou, plus exactement, peut-on assumer une création qu'on trouve assez médiocre au motif que le public y adhère ? Le public est-il médiocre ? Le créatif (ou -teur, on s'en fout !) se trompe-t-il toujours sur ses contemporains ? N'est-ce pas une relation baudelairienne dans laquelle l'incompréhension domine ?

Je dis ça parce que ce texte m'est un peu tombé des mains : je ne lui trouvais rien de sauvable : rythme, rimes, circonstances, tout m'était plus ou moins pénible.
Ayant trouvé (en cherchant) l'astuce sémantique de ***che-cœur, il ne me fut pas bien difficile de coller un hémistiche juste avant pour faire un décasyllabe correct. Deux strophes, l'une en"**ache-coeur", la seconde en ***oche-coeur". Pas très très facile, mai sans gros problème.
Non, les soucis vinrent avec les intentions : je voulais (encore) faire une chanson ; j'avais du coup des circonvolutions compliquées, y compris dans la sorte de refrain que j'avais imaginé qui intégrait une autre pirouette sémantique. Pour rendre plus visible encore les néologismes en "***che-coeur", j'avais introduit, comme une notice !, le dialogue sémantique entre "autour de ma belle" (le voyage), et "aux tours de Babel" (la langue). Belle idée qui sera peut-être à réutiliser, mais trop compliquée ici.
Et du coup, j'ai décidé de faire simple. Plutôt que ce refrain difficile et trop subtil, j'ai juste mis deux strophes, introduite chacune par le fameux "autour de ma belle" (seul conservé de la version initiale) et j'ai transformé mes décasyllabes en hexasyllabes ne rimant pas et chacun suivi d'un tétrasyllabe comportant mon néologisme cardiaque.
Bon, le résultat est satisfaisant sur quelques aspects : c'est plus rythmé, c'est plus facile, c'est plus accessible. C'est frustrant sur ce qui à moi m'est essentiel : ce n'est pas très précis, pas très exact, pas très parlant.
Ça manque de couleurs, de sons, d'odeurs...
Mais il se trouve que deux lectrices l'ont trouvé, sous cette forme, bien meilleur que tout ce que j'ai produit jusqu'ici...
Bon.
Eh bien je vous le laisse !


jeudi 18 mai 2017

Zone interdite

Je ne me souviens pas m'en être vu à ce point depuis que j'écris !
Voilà qui confirme bien des choses que j'ai proclamées ici, au premier rang desquelles le fait que l'écriture ne se convoque pas vraiment, et que les instants propices, sans être réellement fugaces, sont quand même limités par les circonstances et l'état d'esprit qui les font naître.
Ainsi, enhardi par la chanson précédente qui globalement avait produit quelque chose de satisfaisant, je me suis jeté voilà plus d'un mois, dans un autre projet.
Typiquement, dès le début, j'ai pris des risques qui faillirent m'emporter : d'abord, j'avais sous le coude un projet d'autre chose ; j'avais jeté quelques idées (j'en reparlerai !) dont je savais qu'elles devraient mûrir longtemps, plusieurs mois. Bref, créativement parlant, je visais autre chose. Emotionnellement parlant, en revanche, je savais aussi que me lancer dans une création qui rende compte de mon état serait douloureux ; le sentiment d'abandon total qui me hantait depuis des semaines avait pris une dimension colossale, m'ôtant le sommeil et m'enfonçant dans la déprime sombre.
Autre verrou : j'ai commencé en recyclant quelques lignes lumineuses écrites en août dans le train. J'étais alors dans un état d'esprit mille fois différent ! Re-convoquer août s'est avéré plutôt hardi : le mettre en face d'avril mettait un tel delta, qu'il failli réellement me perdre.
J'ai passé des semaines de complète obnubilation : comment me sortir de ce texte commencé ? Comment boucler cette envie de raconter l'impression que j'avais d'être tenu à distance, à l'écart, interdit de territoire tout en me mettant aux pieds des boulets techniques de plomb : 3 vers hexadécimaux, puis le refrain/titre ; Rime en "ende" (ou "ande") ; chaque couplet commence par "dans" ; le premier serait donc marqué par août, le deuxième évoquerait l'absence malgré l'omniprésence psychique, le troisième le désert temporel que le désert physique induit, et le dernier évoquerait les espaces vides marqués par une présence fantomatique à force d'être obsédante.
Eh bien ! Travailler là-dessus tout en devant gérer ce sentiment de manque, quelle peine !
J'ai réellement failli tout arrêter : non seulement ce texte, mais l'écriture dans son ensemble. Non par découragement, mais par défaite en rase campagne. Plusieurs semaines, bloqué sur trois fois trois lignes ! Et impossible de trouver la clef ! Tous les dérivatifs habituels furent vains. Un long, très long tunnel dont j'ai plus d'une fois pensé que je ne verrai pas le bout et qui me hurlait que j'étais aussi vide que ma vie.
Et puis... hier, un déblocage trouvé en pirouettant autour des spécificités de l'écriture de chansons : la solution, comme souvent, était dans la répétition. Le texte est trop court, il a l'air de manquer de souffle ? Les songwriters ne se font pas autant de nœuds au cerveau : ils bissent, ils trissent, ils trichent...
Du coup, quelle insatisfaction créative pour moi ! Probablement s'agit-il ici d'une dernière : soit il s'agit de mon dernier poème classique, soit jamais plus je n'essaierai la chanson. L'avenir le dira. Mais depuis que j'ai écrit ce No Man's Land (et il faudra quand même relever la sorte de prémonition du titre au regard des dégâts causés par cette écriture) je n'ai plus dans la tête cette musique alexandrine qui m'habitait constamment ; en suis-je libéré pour autant ? C'est aussi pour ça que j'ai cru un moment que tout était perdu.
Que dire du texte lui-même ? Je n'en renie rien, sinon les formules un peu plates des couplets 4 et 5, mais qui, encore une fois, sont nécessaires en chanson. Du reste, la différence est nette avec les couplets 1 et 2 qui, eux, sont probablement trop littéraires, trop construits, trop inscrits dans des éléments circonstanciels.
J'ai énormément réécrit et retouché. Initialement, les couplets devaient faire 3+1 et être au moins 4 ou 5 ; puis, j'ai pensé que 4 couplets commençant par "dans" pouvaient être intercalés par d'autres qui n'auraient pas cette obligation et ouvriraient le rythme. Finalement, adjoindre ces couplets ouverts à ceux d'origine me paru plus sage ; et je résolus aussi de créer des rimes curieuses, mais qui marcheraient bien dans une chanson : ABACCBB' (refrain). Je suis très content du résultat qui donne plus qu'un rythme ! Le 4ème couplet aurait une construction particulière en ABAB'B'B'.
Les rimes en ende/ande : mais c'est une chierie totale ce truc ! Il y en a fort peu qui soit utiles et j'ai dû lutter contre le mouvement facile qui fait rimer peu de chose en "ende" avec plein de trucs en "ente" ; d'abord, je tiens aux rimes riches et vraies, ensuite, j'ai déjà écrit tout un poème sur la seule rime "ente" ; mais je reconnais que les auteurs de chansons s'accommodent très bien de ces rimes tordues qui moi m'horripilent (genre faire rimer "regard" et "trottoir") ; de surcroît, arriver à trouver des rimes en "ende" sur des vers courts (6 pieds maxi !), ce fut bien difficile !
Donc, rimes en "ende" ; j'ai aussi usé d'un subterfuge apparemment assez courant en chansons : la citation plus ou moins directe. J'avais inauguré l'astuce dans "sonnet céleste" en convoquant Baudelaire et Hugo. Cette fois, je voulais une allusion plus directe, carrément une reprise. C'est dans le premier couplet, la référence directe à Cyrano dans l'acte 2 :

ROXANE
Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! —
Vous me direz plus tard. Maintenant je ne puis.
Cent hommes ! Quel courage !

CYRANO, la saluant
Oh ! j’ai fait mieux depuis.


Et tant pis si je suis seul à la voir ! Ce caraco bleu-nuit, n'étais-je pas seul à m'en aveugler ?




mercredi 22 mars 2017

Chanson lente

On ne pourra pas dire que cette création arrive sans prévenir. Voilà en effet des années et des années que j'exprime y compris ici ma frustration à ne pas écrire de chanson. Donc, prenant mon bloc, mon stylo et mon courage à toutes mains disponibles, je me suis attelé à cette tâche impossible : écrire ma première chanson. Et comme le recours à cette écriture se faisait un peu forcé, il serait dès le début évident que j'en viendrais à écrire sur des choses assez peu personnelles, sur des thématiques pas forcément vécues.
Bon : j'ai toujours eu l'intuition que certaines choses se décrétaient ; il suffit parfois de se dire une fois et une fois pour toute "j'ai une confiance en moi énorme, il ne peut rien m'arriver de désagréable" pour ne plus souffrir jamais, quasiment, de défaut de confiance ; ce qui ne veut pas dire qu'on devient arrogant et qu'on ne craint plus rien ; simplement, on craint l'autre, la situation dans ce qu'elle peut avoir d'anxiogène, mais on ne se craint plus soi. J'ai décrété, moi, cela vers 15 ou 16 ans, et depuis j'ai tous les culots. Je vous vois venir, et vous vous dites, parce que vous connaissez les textes de cette page comme ma poche, que tout cela n'est pas très compatible avec celui qui disait qu'en amour comme en beuverie "il faut remplir mon verre" et me forcer la main.
Rien d'incompatible, au contraire : ne pas être timide ne veut pas dire ne rien craindre du tout ! Et j'ai de certains enjeux une conscience si fine qu'ils peuvent me tétaniser complètement.
Bref, tout ça pour dire que cette fois, je décrétai une thématique artificielle et quelques autres éléments de forme sans autre justification que le décret arbitraire : 7 strophes ; refrain sur 2 rimes, couplet sur 3 rimes ; Nouvelle-Orléans. Oui, je cherchais un élément de langage sur lequel j'aurais pu bâtir un refrain ; quelque chose qui sonne exotique mais pas trop (on évite "Tegucigalpa" par exemple) qui puisse véhiculer une image moyenne, accessible. J'étais dans l'idée que pour faire une chanson, il faut un vocabulaire et des tournures moyennes.
Bon, va pour la Nouvelle-Orléans ; je trouvais amusante la particularité de cette ville dont le déterminant est plus ou moins partie du nom comme Le Mans  ou  Le Touquet.
Et ensuite, je me laissait un peu de marge : faisons un essai, et faisons moyen.
J'ai d'abord écrit les refrains ; rimes en "en" pour coller à "Orléans" ; puis mis dans l'ordre, ce qui était plaisant parce qu'à ce moment là, on construit un peu le texte, on commence à l'organiser, à lui donner une progression, une cohérence. Je voulais un texte qu soit un appel à partir, une invitation à tout recommencer ailleurs ; thème assez bateau, mais qui permet d'interpeller quelqu'une et d'évoquer en les mettant en parallèle, une réalité dépeinte comme crasseuse et un ailleurs forcément mirifique.
Et puis bon, je ne désespère pas qu'elle me lise et peut-être m'écoute.
Créer les strophes fut pénible et laborieux ; me défaire de la métrique alexandrine n'est vraiment pas aisé pour moi, et d'ailleurs, hormis le refrain "A la Nouvelle-Orléans", tous le reste est bâti sur des hexasyllabes ; faux, bien entendu puisque tous les "e" muets sont bouffés ; il en va ainsi dans la chanson moderne ; et c'est aussi bien. Il n'empêche que cette musicalité est très différente de celle qui m'est propre,  et que je n'ai pas aimé travailler sur ce texte ; la création fut pénible ; pas trop longue (1 à 2 heures en tout) mais réellement frustrante ; je me suis plusieurs fois puni de formules trop compliquées ; il fallait visé simple, éviter les mots savants et les phrases ; juste quelques mots et beaucoup, beaucoup, d'élision.
J'ai beaucoup retouché : étape gratifiante quand on part d'une chose aussi moyenne ; finalement, je suis arrivé à quelque chose qui me plaît, même si c'est bien moins précis et parlant, selon moi, qu'un poème.
Il ne reste plus qu'à faire une musique. Si parmi les nombreux fan de ce blog il s'en trouve qui savent faire des musiques, qu'il ne se privent pas ! Moi, vraiment, je ne sais pas faire.




dimanche 25 septembre 2016

Sous une bonne étoile

Contemplant les étoiles, je me pénètre de l'insignifiance des choses.
Cette citation de de Gaulle, découverte dans ses mémoires, m'a scotché. Purgeons l’ambiguïté tout de suite : je sais bien qu'il y a dans cette formule un côté "que voulez-vous ma pov'dame, on est bien peu de chose !", mais comme tout, absolument tout, est fongible dans ce fatalisme de concierge, essayons de passer outre la tentation du vide et approchons-nous de l'infini.
Ce qui m'a scotché dans cette phrase, ce n'est pas tant la crise d'à-quoi-bonisme du grand homme ou même son fatalisme, c'est la poésie de la formule et du verbe.
De Gaulle, qu'on s'imagine en proie aux choix à faire, corseté par sa rigueur militaire et sa posture de grandeur, devait avoir des convictions nettes et la seule difficulté de les affirmer, de les faire valoir, de les faire vivre.
Et le voilà, sur un chemin de Haute-Marne, se perdant dans le ciel et "contemplant les étoiles" ; il ne s'y dissout pas, il n'y disparaît pas, il en est l'immense spectateur ! Il n'est pas écrasé par le poids de l'infini ; il est subjugué par la dimension du temps et l'immuabilité du ciel. Et il "se pénètre" de cette idée que rien ne bouge à l'échelle des étoiles. Encore une fois, il ne se fond pas dans l'infini : il s'en pénètre ! Curieuse formule ! "je me pénètre de L'INSIGNIFIANCE..." Comment se pénétrer de ce qui est insignifiant ? Le signifiant Vs le signifié ? Il y a les étoiles dont on a une image précise, et "les choses" c'est à dire tout le reste, qui ne signifient rien !?

Quelle claque ! Moi qui ai toujours eu la tentation du ciel !
Je devais avoir 6 ou 7 ans ; je venais de me voir offrir un petit avion de plastique à catapulter avec un élastique. De mémoire, une belle voilure delta en plastique bleu assez épais. Je sortis sur le perron de l'immeuble et lançai une première fois l'avion. Arbre. Je le récupérai et résolus de tenter des vols plus verticaux qu'horizontaux pour éviter de perdre l'engin. Je visai le ciel ; l'avion fila, dépassa le toit plat de l'immeuble, accrocha dans le même mouvement le soleil et le vent, embarqua sur l'aile gauche, plana un dixième de seconde et disparut gracieusement de mon champ de vision ; sur le toit. Perdu ?
Je me souviens être resté de longue minutes comme hébété : ce jouet tout neuf qui venait de disparaître m'importait assez peu. En revanche, je venais de découvrir que le ciel était accessible ! Le ciel des vrais avions, était celui dans lequel mon jouet avait plané ! Au dessus du toit , au-dessus de moi, au-dessus de tous et de tout, il y avait un immense espace dans lequel les objets gracieux filaient à toute allure, dans lequel on pouvait se mouvoir !
Je pris conscience du monde et du globe ce jour-là ! Je regardais autour de moi et, miracle du cerveau humain, je me fis mentalement ma première vue aérienne du quartier. Tel marquage dans la rue, tel chemin près de ma fenêtre, telle couleur de toit... Tout cela pouvait prendre un aspect si différent vu d'en haut !
Dès lors, je passais en été de longues heures allongé dans l'herbe à regarder passer les avions qui traçaient leur chemin blanc dans l'azur.
Contemplant les avions, je me pénètre de l'insignifiance des jouets... 
Naturellement, j'en suis venu à me jeter dans les espaces nocturnes ; j'ai quelques souvenirs de nuits à Hauteville avec le centre de loisirs, où, laissant les autres discourir et jouer autour du feu de camp, je m'allongeais les mains sous la nuque et me perdais dans le cosmos. Pas vraiment de grande considération là-dedans ; pas de grande fulgurance sur la brièveté de l'existence humaine, mais à 10 ans, mes premiers ressentis plurisensoriels : la nuit obscure ; le brouhaha des autres ne couvrant ni le crépitement aléatoire du feu ni la ritournelle vaine des grillons ; le froid du soir tombant sur les chevilles et dans les narines ; l'odeur des blés tout proches ; la chaleur diffuse du feu de camp ; les odeurs de pin des bûches coupées (souvent par moi !) quelques heures auparavant ; les hautes herbes qui sous moi se couvraient de rosée et exhalaient leur parfum d'été ; et la vue chaque minute plus précise de ce firmament gigantesque et indifférent ; une leçon d'indifférence. Peut-être est-ce cette indifférence qui troubla de Gaulle.
Je m'évertue à regarder les étoiles avec distance (forcément) et déférence ; j'ai développé quelques connaissances astronomiques, mais le moins possible ; pour conserver le mystère ; parce "qu'on admire mal ce que l'on connaît bien". Et je veux continuer à être sous le charme un peu magique des firmaments indifférents.
Je me souviens avoir attrapé Saturne, un soir, avec ma lunette astronomique. On voit parfaitement les anneaux de Saturne ! Quelle poésie ! Quelle immensité ! Quelle impudeur, aussi, me suis-je dit ! Comme si j'avais voulu, au lieu de me laisser pénétrer par l'insignifiance des choses que nous imposent les astres, soulever le voile céleste regarder l'Olympe dans les yeux. Je n'y suis quasiment jamais retourné. Saturne a ses anneaux ; je le sais  ; je le savais avec plus de certitude et de poésie, (avec une foi de croyant) qu'en les ayant vus de mes yeux.
"Dites à quelqu'un que le ciel compte cent mille milliards de milliards d'étoiles et il vous croira sur parole ; dites-lui que la peinture est fraîche et il voudra toucher pour en être sûr".
C'est la version britannique de l'insignifiance des choses, encore que les britons sont davantage sur l'inaccessibilité que sur l'insignifiance ; mais bon ! La poésie est française ; le commerce est anglais. 

Eh bien, rien n'est comparable au spectacle des étoiles ; pourtant, en des circonstances comme celles décrites dans ce sonnet, les étoiles peuvent aller se faire voir !
"L'insignifiance des choses" ne résiste pas du tout quand on aime à la belle étoile !
Je ne voudrais pas réécrire Uranus ; d'autant que le message est rigoureusement inverse : les étoiles et l'espace, ça peut être tout petit, sans intérêt, minuscule et restreint quand on embrasse à la belle étoile. On peut choisir de préférer l'immensité d'un regard et se jeter dans cet infini aussi mystérieux qu'une constellation.

mardi 26 juillet 2016

Le petit m'atteint (bis)

Ah , Le Cénotaphe, enfin, remplit son rôle, puisque me voici à publier des vieilles choses ; plus exactement, me voilà à finir un vieux poème laissé en plan. En juin 2014, j'avais écrit deux quatrains (voyez la reprise ci-dessous) sur la magie du jour qui se lève. Évidemment, ce n'est pas d'une originalité phénoménale, amis après tout, pourquoi faudrait-il se dispenser d'écrire simplement parce que l'image est déjà parue ?
Donc, j'ai poursuivi le poème. Il me restait comme un travail à faire, une tâche à accomplir, et en cela, l'idée d'avoir à le reprendre ne me plaisait qu'à moitié ; écrire par obligation, quelle purge !
Je suis plusieurs fois revenu vers ce texte ; le dernier vers du second quatrain ne me plaisait pas ; il était trop compliqué, trop emmêlé. Je voulais rendre la juxtaposition des couleurs dans le ciel du matin, mais ça n'allait pas : "Entre l'ombre et le noir quelques minutes assises / La pénombre de l'aube et des soirs bord-à-bord" ; il y avait un hiatus subjectif là-dedans ; comme une redite ou un "mal dit" assez grossier.
Il fallait donc, avant d'envisager la suite, reprendre ce vers ; je l'ai tenté maintes fois sans y parvenir. Et depuis quelques jours, j'avais dans la tête une image qui pouvait se résumer par "la ligne des toits" ; encore fallait-il lui trouver une expressivité suffisante, mais comme souvent, chaque fois que je voulais mobiliser mes pensées sur cette moitié de vers, j'étais pollué par une création d'autrui ; en l'occurrence "Le Capitaine" de Sheller et son "Dites-mois voyez-vous au loin la ligne des dunes / Qui borde la maison de thé ?"
Donc, première tâche, arriver à s'extraire de cette musicalité ; ce qui me prit deux jours et deux nuits avec le phénomène classique qui fait qu'on tient l'idée qui va bien au moment de s'endormir, qu'on ne se lève pas pour la noter "parce que c'est tellement limpide et évident que je m'en souviendrai forcément" et qu'au matin, on l'a déjà oubliée et qu'il est impossible de la retrouver....
Donc, "sur la ligne des toits d'où l'aube hésite encore" est quand même bien mieux que le version d'avant.

Restait à poursuivre ce poème ; mais je me méfie de moi-même, et comme je me sais très porté vers les 5 strophes, je me suis dit que le mieux serait encore de produire un sonnet, c'est à dire de n'ajouter que 6 vers à l'ensemble.
Ce qui n'est pas forcément plus facile.
Je voulais utiliser, comme je l'avais évoqué dans mon commentaire de juin 2014, le son du sable sur les trottoirs qui est particulier dans les matins d'été ; mais j'avais déjà utilisé "sable" dans mon fameux "monnaie de songe" que je ne changerais pas pour tout l'or du monde.
Puis, l'idée des coureurs du matin ; plus ennuyeux, Sheller la déjà fait ; oui, mais c'était une image d'un parc, et j'avais, moi, celle d'une rue et d'un trottoir en sable (on dit en "gore" comme je l'ai appris quand j'étais en 4ème à Lyon, mais je n'ai plus jamais entendu ce terme ailleurs ; dans le coin burgonde comme ailleurs, on dit "en stabilisé" alors que pour moi, les trottoirs ensablés comme les terrains de sports ont toujours été en gore... Au point que j'ai fini par imaginer que ce terme n'était pas le bon ou constituait un idiotisme si local qu'il ferait mieux de rester discret. Et puis, zut ! En cherchant un peu, j'ai trouvé en effet que le terme était surtout utilisé dans le lyonnais, et qu'il avait même une orthographe spécifique dans le beaujolais, en gorrhe, et même ghorre ! Alors bon, va pour gorrhe ! - https://fr.wikipedia.org/wiki/Ar%C3%A8ne_(g%C3%A9ologie) )
Donc, j'ai gardé mes joggers ! Et le vers "font tinter bien trop tôt le gorrhe des trottoirs" avec tous ces T qui marquent le rythme de la course.
Pour les deux tercets, je me suis penché sur les règles en matière de rimes et de croisements ; j'ai surtout retenu qu'en termes de règles, il n'y en avait quasiment aucune ! Aussi ai-je inventé ma propre règle avec un audacieux : ABA/BAC.
Quant au message du dernier tercet, je le revendique comme la transcription exacte des sentiments de solitude et de toute puissance de celui qui, seul, assiste au lever du jour.
Dans ce sonnet, finalement, chaque strophe à son vers majeur !
Le titre, en revanche, bon, c'est bâclé ! On trouvera mieux !



[Publication du 12 juin 2014]

Voici une dizaine de jours que j'ai écrit ces lignes. Peut-être plus.
Tous les ans vers le mois de juin, je souffre d'insomnies terribles : je me réveille à l'aube, poussé par une inexplicable nécessité de voir le jour se lever.
De mes années de veilleur, je garde des souvenirs crus de petits matins d'été : une compilation de sensations pour tous les terminaux sensoriels : l'odeur qui monte de la terre et des bitumes, les sons clairs dans l'air sec, la luminosité qui donne à tout des couleurs inespérées quelques minutes auparavant. La chaleur qui tombe d'un coup, qui s'impose d'emblée dès les premiers rayons de soleil qu'on prend directement ; cette chaleur qui n'est d'abord que dans les espaces soumis au soleil et dont on s'étonne quelques minutes plus tard, qu'elle se répande au-delà de la lumière qui la génère. D'abord, tout s'éclaire ; seuls se réchauffent les espaces exposés au soleil. Puis, même ce qui reste à l'ombre s'embrasse et cuit.
Dans l'air tout neuf du petit matin, le bruit des pas est cristallin, le sable des trottoirs résonne en grelots.
Et sur tout cela, j'ai le souvenir de l'odeur inimitable, entre le pain grillé et le caramel, de la cigarette qu'on allume parce qu'on est debout depuis déjà deux heures...
Je voulais rendre plus ou moins ces impressions ; exercice difficile, puisque je ne suis pas certain du tout que ce ressenti soit très partagé par quiconque : il faut avoir été veilleur de nuit pour comprendre ? Au moins en édulcorant un peu, on peut peut-être être parlant pour le plus grand nombre ?
Dans ce qui n'est probablement ici qu'un  début (deux petites strophes), je me contente de "que le sable aux paupières paye en monnaie de songe". Depuis des années je voulais utiliser ce jeu de mot monétaire. Je trouve que dans ce contexte, ça le fait bien.